MÉDIAS

Autres temps, autres moeurs

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Martin Cauchon a toutes les apparences d’un homme de paille

Imaginons. Imaginons que Régis Labeaume, déjà maire de la capitale nationale, soit aussi premier ministre du Québec et en plus propriétaire du quotidien Le Soleil.

Impossible ? Pourtant ça s’est déjà vu. À partir de 1903, le libéral Simon-Napoléon Parent est à la fois maire de Québec (1894-1906), premier ministre (1900-1905) et actionnaire majoritaire du quotidien de la capitale. Son fils Georges va perpétuer la stricte allégeance idéologique du journal. Le Parti libéral arbitrera autour du Soleil jusqu’à la fin de l’ère duplessiste.

Autre temps, autres moeurs. Deux gouvernements libéraux, dirigés par Robert Bourassa, vont bloquer la vente du Soleil à Power Corporation et Paul Desmarais, ouvertement fédéraliste et libéral. En 1973, la transaction est arrêtée par la menace du recours à une loi spéciale empêchant une trop grande concentration de la presse. Pierre Péladeau, fondateur de Québecor, veut aussi ce vieux journal prestigieux, même s’il édite Le Journal de Québec depuis quelques années.

Le Soleil, comme Le Droit et Le Quotidien, passe plutôt chez Unimédia, propriété de Jacques Francoeur, ancien associé de Paul Desmarais. Power Corporation revient à la charge avec une offre d’achat en 1987. Robert Bourassa intervient de nouveau toujours en invoquant les possibles effets pervers sur la société d’une trop grande concentration de la presse.

La compagnie Lavalin (maintenant SNC-Lavalin) fait sa propre offre pour Unimédia. On se demande bien quel genre de culture de la magouille aurait pu s’insérer dans les politiques éditoriales si la compagnie réputée crapuleuse avait mis la main sur des médias. C’est finalement le groupe de presse Hollinger, de Conrad Black, tombé en disgrâce depuis, qui prendra possession d’Unimédia.

La troisième tentative de Power Corporation réussit au tournant du siècle. La transaction permet à la filiale Gesca de fédérer autour de la grosse Presse ungroupe comprenant sept quotidiens. En échange, Power vend à Transcontinental 18 hebdomadaires et 6 périodiques. En même temps, Québecor achète Vidéotron avec l’aide de la Caisse de dépôt et placement. Cette fois, le gouvernement péquiste se contente d’appeler une commission parlementaire.

Les patrons de presse y déposent des mémoires pour promettre le respect de l’autonomie des salles de rédaction et la préservation de l’identité de chacun des médias. Des syndicats et des organismes proposent l’adoption d’une loi pour assurer le pluralisme de la presse en rappelant qu’au Québec le niveau de la concentration, particulièrement dans les quotidiens, dépasse ce que les normes raisonnables permettent ailleurs en Occident.

Passivité « déplorable »

Claude Ryan, ex-directeur du Devoir, ex-chef du Parti libéral, s’oppose à l’achat du Droit, du Quotidien et du Soleil par Power. Il juge la passivité du gouvernement « déplorable ». Il formule ses propres idées pour au moins assurer une plus grande transparence dans les transactions futures impliquant des journaux. Dans une lettre ouverte de novembre 2000, il suggère que chaque journal soit obligé de publier un rapport financier annuel et que toute vente se fasse par publication d’un avis public. Il recommande que le prix de la transaction et ses modalités de financement soient divulgués et que l’Assemblée nationale en fasse l’examen.

Le rapport déposé en novembre 2011 par la commission parlementaire ne retient aucune des recommandations faites pour atténuer les effets de la concentration. La FPJQ comme le CPQ le jugent « extrêmement modeste », « très timide » et « édulcoré ». La principale hypothèse envisage tout simplement de confier à un organisme, sans préciser lequel, un mandat de vigie sur la concentration. Même cette idée ne sera pas mise en application.

On connaît la suite faite de transformation du modèle commercial sur fond de révolution technologique. Gesca a passé les dernières années a à développer La Presse + tout en négligeant ses autres journaux. Et quand Power Corporation a annoncé la vente de tous les quotidiens du groupe, sauf La Presse, le porte-parole du premier ministre a fait savoir qu’il n’avait aucun commentaire à formuler puisqu’il s’agissait d’une « transaction d’affaires ». En fait, le cabinet de M. Couillard n’aurait été mis au courant de la vente qu’une quinzaine de minutes avant la conférence de presse dévoilant le transfert de propriété, mercredi dernier.

Aucun détail ne filtre sur cette prise de contrôle. On ne sait pas si d’autres groupes ont été pressentis pour une offre d’achat. On ne connaît ni le montant payé ni la nature des engagements du nouveau propriétaire, Martin Cauchon, qui a toutes les apparences d’un homme de paille. Ex-majordome du domaine de Sagard de la famille Desmarais, ex-ministre libéral, on ne lui connaît aucune fortune personnelle.

Il fallait beaucoup d’imagination pour penser qu’on en arriverait à ça, ou plutôt qu’on en reviendrait à cette mixité effrontée des différents pouvoirs. Et encore, on n’a pas encore tout vu puisque, dans quelque temps, nous aurons en plus vraisemblablement un chef de parti lié au plus grand groupe médiatique et culturel du Québec.


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