Vous avez dit «cyniques»?

1998


13 mai 1998
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Le Québécois et la Québécoise sont-ils de plus en plus cyniques envers leurs élus? Les résultats d'un sondage Sondagem parus lundi dans Le Devoir pourraient laisser croire à une réponse malheureusement positive. Cyniques, dites-vous? Je n'en crois pas un mot!
En fait, ce sondage dit tout le contraire. Il montre qu'une forte majorité de Québécois ne sont pas cyniques pour deux sous. Ils sont plutôt critiques et exigeants envers leurs élus. Grosse différence! Résultat: ils sont déçus, percevant que bon nombre de politiciens ne font pas leur boulot aussi bien qu'ils devraient et pourraient le faire.
En effet lorsqu'un retentissant 76,5% des répondants «ont peu ou pas du tout confiance dans les politiciens pour trouver des solutions aux problèmes qui confrontent la société aujourd'hui», ils disent que la gouvernance de leur cité les déçoit terriblement. Par contre, lorsque 62,6% affirment que les politiciens ont encore le pouvoir de faire avancer les choses, ils font montre d'une vision exigeante et noble de la vie politique. Bref, ils ne sont ni cyniques ni défaitistes.
Ce sondage nous montre donc qu'une majorité de Québécois croit toujours - et avec raison - à la grande politique et non pas à la petite qu'on leur sert trop souvent. Une grande politique qu'ils voient de moins en moins mais qu'ils semblent encore considérer comme l'ultime moyen de changer les choses. Ce taux de 77% de non-confiance est donc la traduction d'un reproche, celui fait à des élus qui n'usent plus suffisamment de leur pouvoir comme outil de transformation sociale. Cette attitude critique et exigeante, bien des politiciens seraient sages de s'en inspirer pour mieux reconquérir leur faculté d'influer sur le cours des choses.
Ce diagnostic sévère administré par l'électorat s'explique sûrement par de nombreux facteurs. Vous en avez probablement déjà une liste maison. Voici la mienne, évidemment non exhaustive. Sentez-vous donc libres d'y ajouter vos propres observations...
Dans ma chronique du 29 avril, je soulevais le grave problème du non-renouvellement de nos élites. Comment les citoyens peuvent-ils, à l'ère moderne, s'identifier à des lieux de pouvoir dont sont à peu près absents les 30-45 ans, les femmes et les Québécois d'autres origines? J'avançais aussi que l'usure et le conservatisme croissants de nos élites bloquent l'audace et l'imagination. (Un état de fait qui explique l'appui généralisé au geste justement audacieux du jeune député bloquiste, Stéphan Tremblay.)
L'influence exagérée des milieux d'affaires sur les gouvernants renforce aussi ce manque d'identification avec les élus. Cette influence tend à déconnecter ces derniers des besoins d'une population dont un nombre croissant s'appauvrit tel que le confirmait lundi le Conseil national du bien-être social. Obnubilés par une lutte contre le déficit qui laisse des hordes d'exclus sur le bord de la route de cette présumée reprise économique, rares sont les élus qui nous parlent encore de favoriser l'égalité des chances par une meilleure répartition des richesses. Pour le dire crûment: lorsque l'achat d'une passe d'autobus devient un investissement majeur pour ceux qui oscillent autour du seul de la pauvreté, il y a de quoi à ne plus faire confiance... L'influence des milieux d'affaires et de leurs dogmes néolibéraux a aussi fait en sorte que les quelques voix dissidentes sont trop souvent marginalisées et caricaturées dans la sphère publique alors qu'on les affuble, pour mieux les discréditer, de l'étiquette hautement péjorative de radical ou pur et dur. Des voix ont beau persister - dont le RAP (Rassemblement pour une alternative politique) -, combien parmi les élus comprennent que le RAP est en fait un symptôme parmi d'autres de ce manque d'identification avec les pouvoirs actuels?
Mais il n'y a pas que les hommes d'affaires. Des élus se sont aussi laissé gruger des pans entiers de leur pouvoir par les tribunaux où des juges non élus, armés de chartes des droits, exercent un pouvoir croissant d'ingénierie sociopolitique sans imputabilité ni contrepoids. Cette absence d'un contrepoids, ce sont aussi des politiciens qui en sont responsables en ayant succombé à une peur irrationnelle du seul outil pouvant contrer le pouvoir exagéré des juges, soit la clause nonobstant. Le drame est que cette clause avait justement comme raison d'être de protéger la souveraineté parlementaire des abus des tribunaux et que c'est le refus des élus eux-mêmes d'en faire usage qui l'a rendue caduque, et ce, en moins de 15 ans! L'art de se tirer dans le pied...
Autre problème: depuis quelques années, trop d'élus ont réduit la question nationale, un élément central de notre vie politique, à une simple question de stratégie. On a l'impression de ne plus entendre parler que de tactiques, d'astuces, de plans A et B, de pièges, de conditions gagnantes, etc. De quoi faire de l'urticaire! Quant au syndrome du messie, il tend à réduire nos luttes existentielles à de vulgaires combats de coqs pendant que les partis mesurent aujourd'hui le taux de charisme de leur chef comme d'autres mesurent leur taux de cholestérol!
Quoi de plus rébarbatif que cette stratégite aiguë qui bouffe les idées, le contenu et les principes et ce, dans les deux camps? Pas très inspirant. Qui plus est, lorsque le mot virage fait partie du vocabulaire politique courant d'une société - plutôt que les mots conviction ou cohérence -, on a un sacré problème! Il ne faut donc pas s'étonner de la déception d'une majorité d'électeurs, dont les attentes sont, de toute évidence, nettement supérieures.
Un tel contexte aurait-il, pour autant rendu le Québécois et la Québécoise plus cyniques? Pas du tout. (Un vrai miracle!) Critiques et exigeants, ils attendent encore de grandes choses de leurs élus. Vous avez dit «cyniques»? Je dirais plutôt lucides et impatients. Impatients de voir les choses changer et une nouvelle garde monter.


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