Le pacificateur

1998


18 mars 1998
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Pauvre Jean Charest... Espérons qu'il a les épaules solides. Il en aura bien besoin pour soutenir les nombreuses croix que lui feront porter le PLQ et les fédéralistes canadiens. Attendu comme un sauveur, on le voue aussi au rôle difficile et ingrat de pacificateur. Pauvre Jean Charest... Personne ne mérite cela.
C'est que la commande qu'on lui passe est particulièrement lourde. On lui demandera de pacifier les nationalistes et les ultrafédéralistes du PLQ, de ramener au bercail les allairistes et Mario Dumont, de convaincre les nationalistes mous et les souverainistes déçus, de concilier les anglophones et les francophones du Québec, d'amadouer Jean Chrétien et de ramener la paix constitutionnelle entre le Québec et le Canada anglais. Grosse, grosse commande!
Quant au fédéral, fort empressé de se débarrasser de lui à Ottawa, c'est avec un cynisme renversant qu'il donne l'impression de voir M. Charest non comme un «pacificateur», dans le sens français du mot mais plutôt comme un «pacifier», comme on dit en anglais. Soit un leader qu'on donnera aux Québécois pour mieux les rassurer, un peu comme on donne une suce aux poupons pour les aider à s'endormir. S'il est certain que M. Charest ne se voit surtout pas comme un «pacifier», c'est néanmoins ce qu'on attend de lui à Ottawa.
Grosse commande, en effet. Mais pourra-t-il livrer la marchandise? Dans un contexte où le Canada anglais et le fédéral rejettent tout statut particulier pour le Québec et où tous les sondages nous montrent la popularité constante de cette même option chez une majorité de francophones, pas besoin d'être Albert Einstein - ou Jojo Savard - pour prédire une énième crise constitutionnelle dans l'éventualité où Jean Charest serait élu premier ministre. S'étant cru rusé, le PLC serait alors bien puni.
La vie est tout de même drôle. Si Jean Charest devient chef du PLQ, il se retrouvera face à Lucien Bouchard. Le PLQ et le PQ seraient chacun dirigés par un chef «triple-C»: conservateur, couronné et charismatique! Tous les deux anciens ministres du gouvernement Mulroney à l'époque du «beau risque» et du lac Meech, les deux titans se livreraient un duel au terme duquel un seul des deux pourrait survivre, politiquement parlant. Ni l'un ni l'autre n'aura droit à l'erreur.
Mais la vie est encore plus drôle qu'on ne le pense. Elle a même parfois un sens de l'humour plutôt pervers. Ainsi, on se souvient tous du fameux rapport Charest produit en mai 1990. Pour mieux «pacifier» Jean Chrétien et l'amener à appuyer Meech, Jean Charest y proposait une dilution majeure de cet accord. La légende veut que cela ait provoqué la démission de M. Bouchard et la création subséquente du Bloc québécois. L'ironie de cette histoire est que M. Mulroney avait confié cette responsabilité à Jean Charest après en avoir convenu avec Lucien Bouchard lui-même. Dans ses mémoires, A visage découvert, M. Bouchard raconte comment Mulroney avait «convenu avec moi que le jeune avocat de Sherbrooke, intelligent, ambitieux et parfait bilingue (l'un des rares à la Chambre) était le choix idéal. Quand je le pressentis, à la demande du premier ministre, il ne fit pas de difficulté pour accepter la tâche.» La vie est vraiment drôle. Comme si le destin s'entêtait à tracer des voies parallèles aux deux hommes.
Autre signe du destin: à l'instar de Lucien Bouchard, Jean Charest fut, lors du dernier référendum, le leader qu'on appela à la rescousse. Comme M. Bouchard à l'automne 1995, Jean Charest est aujourd'hui vu par un parti provincial comme le sauveur appelé à remplacer un chef beaucoup moins «populaire». Et comme le premier ministre actuel, on lui demandera de pacifier des tendances irréconciliables. (Rappelons qu'à son arrivée à Québec en janvier 1996, M. Bouchard avait tenté de «pacifier» les anglophones et les milieux d'affaires. Deux ans plus tard, les leaders anglos ne veulent rien savoir de son gouvernement et les mêmes milieux d'affaires oeuvrent en coulisses à encourager la venue de Jean Charest pour mieux achever le PQ et son option.) Pas facile, la vie de pacificateur.
Pauvre Jean Charest. S'il est élu premier ministre, non seulement on lui demandera l'impossible mais on s'attendra à ce qu'il le réalise en quatre ans, tout juste le temps d'un mandat. Pourtant, même Pierre Trudeau, un stratège aguerri qui fut jadis entouré d'une équipe forte et soutenu par les intérêts les plus puissants du Canada, avait mis 14 ans pour révolutionner la culture politique canadienne et imposer sa vision du pays avec sa charte des droits. Quatorze ans! Pauvre Jean Charest... Lui, il n'aura que quatre ans.
Et pauvre démocratie québécoise dont les principaux partis n'ont pas eu de véritable course au leadership depuis des lunes. De couronnement en couronnement, de dauphin en dauphin, les partis ratent de belles occasions de pouvoir confronter des idées divergentes, tester des voix nouvelles et faire entrer du sang neuf à pleines pintes et non seulement au compte-gouttes. A force de magasiner les sauveurs, la pensée politique risque de s'atrophier et les points de vue tendent à s'uniformiser pour mieux s'aligner sur ceux du chef charismatique. Ironiquement, Jean Charest semble comprendre ce danger lorsqu'il dit, sagement vouloir être un «leader» et non un sauveur. N'empêche que c'est ce qu'on lui demandera, qu'il le veuille ou non.
La chasse aux messies rend également la vie politique hyper-personnalisée. Ce faisant, elle tend à balayer le choc des idées sous le tapis en réduisant l'exercice du pouvoir à un concours de popularité. Et cela, ce n'est jamais très bon, ni pour un parti, ni pour une société. Mais enfin, si les libéraux, eux aussi, veulent leur messie et leur pacificateur, ce n'est que la semaine prochaine qu'on saura s'ils ont réussi ou non à l'obtenir.
Et le Québec dans tout cela? Eh bien, il pourrait avoir à choisir entre deux chefs charismatiques qui se disputeront son affection et sa confiance. C'est à suivre...


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