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1998

10 juin 1998

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Il y a toujours des départs plus difficiles que d'autres.
Celui-ci en est un.
Un nouveau défi m'appelant, je me dois maintenant de tourner une des plus belles pages de ma vie active, soit la rédaction de cette chronique politique hebdomadaire.
Depuis le 28 juin 1995, j'ai eu l'extrême privilège d'occuper cette tribune dans un grand quotidien qui, plus que jamais, demeure une véritable institution au Québec. Ce privilège, j'ai tenté, bien humblement d'en faire le meilleur usage possible en offrant ce qui, j'espère, aura été des analyses stimulantes et ancrées dans ce que nous vivons tous ici comme Québécoises et Québécois. Et j'ose espérer y être parvenue suffisamment de fois pour quitter cette page certes triste, mais également heureuse du travail accompli.
Au travers de ces trois ans qui ont filé à la vitesse de l'éclair, mes lecteurs et lectrices les plus assidus m'y ont vue traverser quelques tempêtes politiques au cours desquelles, contre vents et marées, nous sommes demeures fidèles les uns aux autres. Vos lettres, vos téléphones et vos bons mots échangés sur un trottoir ou dans un supermarché m'ont soutenue plus que je ne saurais vous le dire. Mes lecteurs et lectrices, qu'ils aient été en accord ou non avec certaines de mes analyses, qu'ils soient souverainistes ou fédéralistes, francophones ou anglophones, m'ont témoigné un respect que je tiens à vous dire absolument et totalement réciproque.
Vos mots d'amitié m'ont aussi permis de naviguer au travers de tempêtes de nature nettement plus personnelle et dont, perspicaces, vous avez su déceler des indices dans quelques-unes de mes chroniques non politiques. Arrivée aujourd'hui à bon port, en pleine santé et empressée de profiter encore plus des beautés d'une vie que l'on tient à tort pour acquise, je me sens plus forte de votre support ainsi que de l'amitié de ceux et de celles qui, ayant malheureusement quitté ce monde, m'ont enseigné à mieux apprécier chaque jour qui passe et la chaleur de ceux qui nous entourent, de près ou de loin.
Ces trois ans m'ont aussi fait comprendre à quel point ce métier de journaliste et de chroniqueur est à la fois beau et difficile. Au Québec, ce travail est d'autant plus complexe que nous écrivons sur ce qui nous touche et nous concerne le plus profondément, soit les angoisses existentielles toujours non résolues de notre propre société. Que l'on soit souverainiste ou fédéraliste, ce travail d'analyse est rendu encore plus ardu par le poids des étiquettes que l'on accole, rapidement et souvent à tort, à ceux et celles exprimant des positions pouvant incommoder un camp ou l'autre. Pas toujours facile d'écrire envers et contre des étiquettes auxquelles on ne s'identifie pourtant pas et qui, de surcroît, sont souvent fabriquées pour des motifs sans noblesse.
Ces trois ans m'ont toutefois confirmé que l'on gagne toujours à dire ce qu'on pense. C'est ainsi que dans une démocratie saine peuvent émerger des débats et des échanges sans lesquels les idées demeureraient inévitablement figées.
Cette nécessité de chercher à mieux comprendre la société dans laquelle nous vivons et ce besoin de dire tout haut ce que l'on pense font partie de ce métier combien beau mais combien difficile. Nul ne possédant la vérité ou la science infuse, nous ne pouvons que planter quelques graines de réflexion dans le terreau fertile de la démocratie.
Au cours de ces trois ans, j'ai également appris beaucoup sur la valeur du respect des divergences d'opinion dans la vie publique comme dans les amitiés. Dans une société aussi hétérogène que la nôtre, c'est un privilège, et une joie de pouvoir vivre de précieuses amitiés tout autant avec ceux qui partagent nos idéaux qu'avec ceux qui en partagent de fort différents. A cet égard, je fus et demeure particulièrement gâtée.
Mais, plus que tout, je garderai de mon passage au Devoir cet immense goût du défi et du bonheur de l'écriture ainsi que l'appel à la nécessaire défense de principes et d'idéaux, quel qu'en soit le prix financier, professionnel ou personnel. A cet égard, nous sommes nombreux à partager cet appel, quelles que soient nos options politiques.
J'apporterai aussi avec moi le souvenir d'un quotidien où la liberté d'expression de ses collaborateurs est respectée, d'où ma reconnaissance la plus profonde à la direction du Devoir. Je tiens aussi à souligner l'importance qu'auront eue pour moi le sourire et le professionnalisme de tout le personnel et l'écoute que plusieurs m'ont accordée.
Je termine ce dernier texte avec une grande émotion et avec un ultime remerciement pour mes lecteurs et lectrices, toujours fidèles au poste du mercredi, ainsi que pour mes amis sans lesquels la vie ne vaudrait pas la peine d'être vécue.
Puissent la santé, notre, bien le plus précieux, et le bonheur de vivre vous accompagner. Et puisse le goût de questionner, de débattre et de vous exprimer haut et fort vous habiter toujours de plus en plus.


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