Une vie

1998

4 février 1998
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Dora Wasserman est une force de la nature. A l'âge de 78 ans, son regard habité par 3000 ans d'histoire résume une vie exceptionnelle. Une vie qui, on le sait trop peu, a contribué magistralement à enrichir l'histoire et la culture du Québec.
Grande dame de la scène, Dora Wasserman est la directrice fondatrice du Théâtre yiddish du Centre des arts Saidye Bronfman. C'est pour ses 40 ans de travail acharné que l'Académie québécoise du théâtre lui remettait son prix Hommage, ce dimanche, lors de la Soirée des Masques. Par un émouvant hasard, la cérémonie se déroulait au Monument-National qui, pendant plus de 60 ans, fut le centre québécois et canadien du théâtre yiddish. De nombreux et beaux fantômes d'acteurs juifs y étaient sûrement au rendez-vous!
Mme Wasserman fait partie de ces êtres dont la vie change le cours de l'histoire. Juive originaire d'Ukraine et formée au prestigieux Théâtre juif de Moscou, elle arrive à Montréal en 1950. Portée par une volonté de fer, elle crée des ateliers d'art dramatique yiddish à la Bibliothèque juive, rue Esplanade. (Le yiddish existe depuis plus de 1000 ans et fut longtemps la première langue de nombreux juifs d'Europe. C'est un mélange d'hébreu, d'allemand, de russe, de français, de polonais, etc.)
En 1958, elle fonde sa propre troupe de théâtre qui, depuis, a acquis une réputation internationale de par la qualité de son répertoire, de ses comédiens et des mises en scène qu'elle fait elle-même. Pour renforcer sa troupe naissante, la jeune Dora fait appel au soutien de Gratien Gélinas. Connu pour son amour du théâtre juif, il lui offre bénévolement de l'aide technique et matérielle. Il assiste aux premières de la troupe comme il l'avait fait quelques années auparavant pour celle de Maurice Schwartz. (M. Schwartz voulait d'ailleurs traduire en yiddish ses fameuses Fridolinades!)
Aujourd'hui, on oublie que cette amitié et cette coopération entre artistes francophones et juifs remontent ici à fort loin, dès l'apparition du Théâtre yiddish à Montréal vers la fin du siècle dernier, alors que des milliers de réfugiés juifs viennent y échapper à la persécution en Russie et en Europe de l'Est. En 1901, Montréal ne compte que 7600 juifs. Dès 1908, ils sont 30 000 et, aujourd'hui, près de 100 000. A l'époque, plusieurs d'entre s'installent au sud du boulevard Saint-Laurent, la Main, qui deviendra le plus important centre de culture yiddish au pays.
La première représentation publique d'une pièce de théâtre yiddish a lieu dès février 1897. C'est à ce moment que Louis Mitnick, directeur d'un théâtre yiddish, s'entend avec la Société Saint-Jean-Baptiste pour louer des locaux dans le tout nouveau Monument-National sur Saint-Laurent, un édifice appartenant à la même SSJB et inauguré le 24 juin 1893. Situé en plein coeur du quartier juif, le Monument-National devient le lieu privilégié de rencontre et de rapprochement entre juifs et francophones. Peu à peu, le même Monument-National, haut lieu du nationalisme canadien-français, devient le centre socioculturel des «yiddishophones» de Montréal.
Pendant ce temps, les troupes yiddish se multiplient présentent des répertoires de plus en plus variés et remplissent des salles connues qui, depuis, sont devenues le TNM, les cinémas Parisien et Rialto, le Théâtre Saint-Denis et le fameux Montréal Pool Room du boulevard Saint-Laurent! Tous les types de théâtre, du plus populiste au plus moderne et audacieux, y sont présentés. Le yiddish, longtemps vu par une certaine élite juive comme un simple dialecte, impose le respect et attire les foules. Mais la crise de 1929 et l'assimilation croissante des juifs ont peu à peu raison de ce théâtre, ici comme ailleurs. Seule l'arrivée de survivants de l'Holocauste redonnera à ce théâtre une renaissance temporaire. Pour aider préserver la langue yiddish décimée par l'assimilation et la mort de six millions de juifs européens, la troupe de Dora Wasserman survit à tous ces bouleversements. L'immense qualité de son travail et de celui de la troupe tout entière en a fait une des grandes institutions culturelles québécoises.
Lorsque la SSJB vend le Monument national à la fin des années 1960, Dora déménage sa troupe au centre Saidye Bronfman, où elle réside toujours. En 1992, elle y présente une extraordinaire adaptation en yiddish des Belles-Soeurs de Michel Tremblay, rappelant une fois de plus, les liens sociaux et culturels unissant les communautés francophones et juives.
C'est cette imposante oeuvre de Dora Wasserman - l'oeuvre de toute une vie -, qui lui a valu le prix Hommage. Sa fille Bryna, directrice artistique de la troupe, raconte en entrevue à quel point sa mère fut émue et surprise par la vague d'émotion qui s'est emparée du Monument-National lors de la remise de ce prix. Selon Bryna, un tel événement «donne à toute son oeuvre sa raison d'être». Et si, en plus, cet hommage pouvait ouvrir plus de Québécois au théâtre yiddish (présenté avec traduction simultanée au Centre Saidye Bronfman) et aider à un plus grand rapprochement entre juifs et francophones, c'est «tout ce que Dora pourrait désirer», me confie-t-elle. Après tout, dit-elle, si le théâtre yiddish «nous a amenées, vous et moi, à nous parler, c'est qu'il peut être un puissant symbole de dialogue». En effet.
Depuis ses premiers balbutiements au Moyen Age, le théâtre yiddish fut certes un outil de solidarisation et de conscientisation des juifs. Mais c'est, avant tout du théâtre et de l'art!
Dora Wasserman, sa vie et son oeuvre, témoignent de la force que peut avoir la volonté d'un seul individu dès qu'il entend suivre sa vocation, nonobstant les inévitables critiques et difficultés. Pour nous avoir permis de goûter à la richesse de la culture yiddish, pour votre bel entêtement pour vos filles qui poursuivent votre oeuvre, ici et en Israël, et pour cette vie que nous vous souhaitons longue et prospère. A groise dank!
N -B.: l'information factuelle contenue dans cette chronique est tirée de l'excellent ouvrage de Jean-Marc Larrue, Le Théâtre yiddish à Montréal, Editions JEU, 1996.


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