Henri le navigateur

Un air du Passé venant d’Algarve

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Chronique de Marie-Hélène Morot-Sir

A quelques kilomètres à peine du cap Saint-Vincent, au sud du Portugal, sur une rive escarpée de la côte ouest de l'Algarve, à l’endroit situé le plus au sud-ouest de l’Europe, se trouve un promontoire spectaculaire où une falaise de 50 m de haut, avançant dans la mer, est frappée de toutes parts par les vagues
.
Là, Sagres, un village de pêcheurs, est imprégné d’un Passé marqué par l’Histoire des tout premiers voyages d’exploration, au cours du XVe siècle, à bord des mythiques caravelles.

Bien des siècles auparavant, les Phéniciens y avaient érigé un sanctuaire à Hercule, et les Romains considéraient ce sol, où le soleil couchant faisait bouillir les eaux de l’océan rencontrant la Méditerranée, comme sacré. Plus tard cela devint un lieu de pèlerinage sur la sépulture du martyre saint Vincent, dont le corps fut amené après l’invasion arabe, donnant son nom au site. Le puissant phare du cap, dont le faisceau lumineux peut-être vu à une distance de plus de 90 kms, fut reconstruit sur l’ancien lieu d’un couvent franciscain du XVIe siècle où, autrefois, les moines allumaient un signal pour avertir les navires du danger.

Cependant Sagres garde à jamais le souvenir d’un prince du Portugal, Henri le navigateur. Il était le troisième fils du roi Juan Ier d’Aviz et de Philippa de Lancastre, fille de Jean de Gand et sœur d'Henri IV d'Angleterre. L’Infant Dom Henrique (4 mars 1394 - 13 novembre 1460), est la figure la plus importante du début de l'expansion coloniale européenne.

Au XIVe siècle, l’Afrique était pratiquement un continent inconnu de l’Europe. Des mythes et des légendes circulaient sur ces terres lointaines par-delà le Sahara. Le Cap de Bonne Espérance en Afrique du Sud s’appelait dans ces temps anciens « Cap Bojador », faisant référence aux enfers. Toutes ces contrées exotiques apparaissaient comme des zones totalement infranchissables.

Un petit pays réussit pourtant à vaincre cette peur, avec une audace et un talent incarnés dans un de ces hommes audacieux, volontaires et visionnaires, Henri Le Navigateur.

Henri le navigateur, permettant de relier l'Europe à l'Asie et à toutes ses richesses en contournant l'Afrique. Il cherchait à découvrir une nouvelle route pour s'approvisionner en épices et en or sans passer par les intermédiaires arabes qui détenaient un monopole lucratif, et cela sans naviguer en Méditerranée, domaine des pirates barbaresques. Les épices, très chers en Europe venaient d'Orient en traversant le Moyen-Orient jusqu'aux rivages de la Méditerranée.

Henri quitta la cour royale de Lisbonne en 1416, passionné de navigation, il décida d'installer une base de recherche et d'approfondissement des connaissances maritimes, à l'extrême pointe sud-ouest de l'Europe en créant une école de cartographie et de navigation ainsi qu’un lieu de construction navale. Il réunit à ses côtés les cartographes, les astronomes, les scientifiques et les navigateurs les plus prestigieux et les plus savants. Il s'appuya sur leurs découvertes et appliqua des méthodes scientifiques de navigation, l'usage de la boussole*, de l'astrolabe* et des portulans, ces premières cartes côtières.

Il demanda aux navigateurs de rédiger leur journal de bord pour rapporter à leur retour des croquis et des explications précises sur les obstacles et sur les terres rencontrés, ce qui aiderait à compléter les points d’ombre existant encore sur les cartes afin de mieux .préparer les expéditions suivantes. Mais surtout, ces savants mirent au point un navire exceptionnel, la caravelle, il fut celui de toutes les Grandes Découvertes.

Les Génois avaient bien tenté de trouver des nouvelles routes maritimes le long de l’Afrique, mais les bateaux Italiens étaient des bateaux conçus pour naviguer en Méditerranée, ils s’avéraient trop légers pour pouvoir affronter les terrifiantes tempêtes de l’océan Atlantique.

Le Portugal était situé entre l’Europe et le monde Arabe. Il avait réussi à obtenir son indépendance assez tôt, grâce à cette Reconquista qui avait eu lieu en 1238, et parmi ces scientifiques, certains, maîtrisant parfaitement l’Arabe, purent traduire les livres de construction navale. Ainsi ils s’inspirèrent entre autres du boutre* pour construire les glorieuses caravelles. Le génie des portugais, fut de développer la taille des boutres ainsi que leur tonnage.

Le Portugal posséda enfin la Caravelle, un véritable bateau d’avant-garde, de haute technologie pour l’époque, tout en se servant aussi des voiles triangulaires arabes qui seront alors ornées de la grande croix rouge de l’Ordre du Christ. Ces extraordinaires caravelles furent telles des formule 1 qui allaient ouvrir les routes du globe.

Le Prince Henri dut résoudre le problème fondamental du financement faramineux de toutes ces incroyables avancées, que ce soit celui des constructions navales comme celui des expéditions d’une telle envergure. Impossible pour des sociétés privées ou des personnes particulières de pouvoir le faire ! Or, Henri mit en place avec beaucoup d’ingéniosité un dispositif pour financer ses expéditions et ses écoles tant navale que de cartographie.

Il utilisa tous les revenus des terres qu’il possédait au sud du Portugal, ainsi que les biens de l’Ordre du Christ, qui était fort riche et dont il fut nommé le 25 mai 1420, le très puissant grand Maître. Cet Ordre dont le siège était à Tomar, était devenu le successeur portugais de celui des chevaliers du Temple à son abrogation.
Henri gardera ce poste toute sa vie. Cette place fut primordiale pour l’Infant, tant étaient importants les revenus qu'elle conférait, et fut essentielle aux explorations menées par le prince.

Lorsque son père Jean Ier mourut, le fils aîné de celui-ci, Édouard devint roi, il versa à son frère Henri un cinquième de tous les profits du commerce dans les zones découvertes, ainsi que le droit exclusif d'autoriser des expéditions au-delà du cap Bojador.

Cette barrière était alors terrifiante à passer à cause des brouillards qui la recouvraient et des courants violents, se rajoutant à la navigation le long des côtes du Sahara dont l’absence totale d’approvisionnement en vivres était cruciale. Ce verrou décisif allait pourtant sauter !

Le désastre militaire portugais à Tanger en 1437 eut un effet imprévisible, il accéléra le rythme des expéditions navales puisque la route terrestre était bloquée, le passage ne se trouvait plus que le long des côtes africaines.

Alors maîtrisant de plus en plus la « Volta » cette navigation qui utilise les vents dominants, les navigateurs s’appuyèrent dans cette région du sud sur l‘alizé du nord-est mais s’il permettait de suivre effectivement une route plein sud, il ne facilitait pas le retour, loin de là !

Le premier de ces capitaines, en tentant de rejoindre en plein océan Atlantique, la zone où soufflent les grands vents d’ouest qui ramènent vers l’Europe, eut certainement beaucoup d’audace et un grand courage.

La caravelle, merveille du génie portugais permit à ses marins de s’aventurer toujours plus au sud. Comme en 1419 Madère, 1427 Les Açores… A l'instigation d'Henri, les caravelles portugaises réussiront à atteindre le mystérieux cap Bojador en 1434, le cap Blanc en 1441 le cap Vert en 1443.

Chaque année, à partir du sud du Portugal, des caravelles vont alors partir explorer toujours plus loin, afin de dépasser les territoires atteints l’année précédente.
A la mort du prince Henri, en 1460, ils avaient atteint la côte de l’actuelle Sierra Leone.

Cependant cela prendra encore quatre longues décennies après sa mort pour que les Portugais puissent parvenir aux Indes après avoir auparavant en 1500 découvert puis contourné le Brésil.

C’est au cours de cette expédition que Bartolomé Dias périt lors d’un naufrage au large du cap de Bonne Espérance, cap que paradoxalement il avait lui-même découvert et franchi en 1487 malgré les craintes suscitées alors, et qu’il avait baptisé cap des tempêtes ! Pourtant le roi du Portugal, Jean II, préféra changer ce nom des plus prémonitoires donné par Dias, en un nom suscitant davantage d’optimisme puisque l’espérance chevillée au corps des navigateurs leur permettrait, s’ils poursuivaient la découverte de Dias, d’espérer atteindre l’Inde !

La supériorité navale portugaise incitée et galvanisée par Henri le navigateur durera plus d’un siècle, au point que durant toute cette période aucun navire européen n’osa s’attaquer ouvertement au monopole du commerce portugais, ni attaquer des navires battant pavillon portugais sans se faire aussitôt anéantir, comme cela s’est produit entre autres pour une flotte ottomane qui affronta la marine portugaise en Inde, à Diu, en 1509.

Pourtant la fin de la domination portugaise, aura lieu lors du désastre militaire portugais à Ksar el Kébir en 1578, le roi du Portugal, Sébastien 1er, y trouva la mort et, son oncle mourut deux ans après. La couronne portugaise étant vacante, le roi espagnol Charles Quint en profita pour envoyer le duc d’Albe envahir le Portugal.
Désormais sous la même couronne, les positions portugaises seront durement atteintes par ses ennemis.

Et pour augmenter encore un telle catastrophe, les fonctionnaires portugais efficaces vont être remplacés par des fonctionnaires espagnols, afin d’ébranler un peu plus la force d’un adversaire commercial jadis redoutable et supérieur.

C’est donc un fait unique de l’Histoire de voir un petit pays peuplé d’à peine 800 000 habitants avoir totalement entraîné le monde durant près d’un siècle et demi. Ceci est le fait d’hommes d’exception, comme Henri le navigateur, s’appuyant sur une politique financière avisée, ainsi que sur le courage et la valeur de marins lusitaniens détenant les technologies de navigation astronomiques et de construction navale les plus avancées.

Ce prince portugais donna à l’Europe une impulsion et une si extraordinaire avance en technologie nautique, qu’il sera à l’origine de toutes les expéditions suivantes comme pour Amerigo Vespucci ou Christophe Colomb avec les « découvertes » du Nouveau Monde.

L'impact d’Henri le Navigateur sur l'Histoire a été des plus importants, des plus significatifs, il a en effet déclenché l'intérêt des Européens pour les découvertes et la colonisation de nouvelles terres inconnues, ce qui allait transformer le monde pendant les quatre siècles suivants. Cet intérêt sera énormément décuplé après la chute de Constantinople le 29 mai 1453 lorsque les Turcs fermeront le passage aux Européens vers les Indes et l’Asie. Les puissances Arabes contrôlant alors le chemin des épices.

L’Histoire raconte les pages glorieuses du Passé mais elles n’ont pu être écrites que grâce au courage de tous ces hommes intrépides, braves et audacieux et le plus souvent anonymes qui y ont participé. Une partie de la population masculine portugaise fut décimée à travers ces expéditions maritimes, dont les succès n’ont pu réussir qu’après de nombreux échecs et naufrages, ainsi que des maladies terribles qui frappaient les équipages. Plus de 35 % de pertes en hommes par génération a été estimée ! Soit plus que n’importe quelle guerre de l’Histoire portugaise.
L’empire portugais s’est aussi bâti par la sueur, le sang et le sacrifice de ses valeureux marins.

De plus une page des plus tristes de l’histoire de l’humanité, un terrible drame humain va être écrite, car en plus de cette recherche de nouvelles terres et de richesses, les portugais vont commencer dès 1444, la traite des esclaves, en allant capturer des africains sur le continent noir.

Henri le navigateur ne s'est jamais marié et n'a pas eu de descendance, curieusement il n’a pratiquement jamais navigué non plus ! Les bâtiments de Sagres endommagés ont été reconstruits il ne subsiste pas grand-chose, à part quelques pans de mur et surtout l’impressionnante rose des vents de 43 mètres de diamètre, véritable horloge solaire en mosaïque.
La forteresse d'Henri le Navigateur dominant la falaise, semble marquer à jamais la fin d'un monde. Initialement construite au XVe siècle, elle a été remaniée selon les constructions de Vauban au XVIIIe puis finalement transformée en musée. En y pénétrant, une impression étrange submerge le visiteur, celle de se trouver dans un univers bien éloigné de notre planète terre !

Il se trouve également sur ce lieu une charmante petite église, exposée aux vents de la mer, Notre-Dame-de-Guadeloupe Elle fut construite sur les bases d'un édifice religieux, détruit par les Anglais en 1587.

Lorsque le promeneur gravit aujourd’hui les falaises escarpées entourant Sagres et qu’il admire les eaux bouillonnantes se fracassant sur ces côtes, là même où l’extrémité de l’Europe rencontre la mer et l’océan, le mythe du Passé entourant cet homme hors du commun, entouré de tous ces navigateurs, scientifiques ou astronomes valeureux est particulièrement impressionnant et émouvant !


*Bateau Arabe, servaient traditionnellement à la pêche aux perles, quelques derniers spécimens existent encore aux Emirats Arabes Unis ou à Oman,
*La boussole est une invention chinoise elle fut introduite en Europe par les Arabes.
*Instrument de navigation astronomique inventé par les Arabes, pour mesurer la hauteur des astres par rapport à l’horizon.

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Marie-Hélène Morot-Sir138 articles

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Auteur de livres historiques : 1608-2008 Quatre cents hivers, autant d’étés ; Le lys, la rose et la feuille d’érable ; Au cœur de la Nouvelle France - tome I - De Champlain à la grand paix de Montréal ; Au cœur de la Nouvelle France - tome II - Des bords du Saint Laurent au golfe du Mexique ; Au cœur de la Nouvelle France - tome III - Les Amérindiens, ce peuple libre autrefois, qu'est-il devenu? ; Le Canada de A à Z au temps de la Nouvelle France ; De lettres en lettres, année 1912 ; De lettres en lettres, année 1925 ; Un vent étranger souffla sur le Nistakinan août 2018. "Les Femmes à l'ombre del'Histoire" janvier 2020   lien vidéo : https://www.youtube.com/watch?v=evnVbdtlyYA

 

 

 





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3 commentaires

  • Archives de Vigile Répondre

    12 janvier 2015

    Enfin, des textes intelligents en commentaire sur votre merveilleux et éclairant écrit...ce n'est malheureusement pas toujours le cas! Bravo pour cette page d'Histoire, ça apporte un peu d'oxygène dans cette infecte bouillie politico-religieuse par laquelle on tente de nous empoisonner, suscitant des personnages imbus de la science infuse en porte-à-faux à la plèbe hébétée et souffrante, faisant vomir des insultes par les premiers.
    Ivan Parent

  • René Marcel Sauvé Répondre

    7 janvier 2015

    Magnifique votre texte Madame MOROT-SIR. Vous confirmez ce que j'avais appréhendé dans d'autres sources. Lorsque Constantinople tomba aux mains des Mamelouks en 1453, que le commerce des caravanes fut interrompu, le Portugal était prêt à prendre la relève et il l'a fait. Ce sont les Portugais qui ont ouvert les nouvelles voies du commerce international, presque sans transition.
    Merci pour l'avoir écrit.
    René Marcel Sauvé

  • Archives de Vigile Répondre

    7 janvier 2015

    Merci Mme Morot-Cyr,
    Voici Sagres, tel que présenté par [Google map.->https://maps.google.ca/maps?q=Sagres,+Vila+do+Bispo,+Portugal&hl=fr&ll=38.156157,-7.67395&spn=3.187589,4.0979&sll=45.485499,-75.626926&sspn=0.355272,0.512238&oq=sagres&hnear=Sagres,+District+de+Faro,+Portugal&t=m&z=8]