Les cloches de Saint-Denis la nuit du 22 novembre 1837

Seule mais grande victoire patriote

L'armée britannique mène une répression sanglante

Chronique de Marie-Hélène Morot-Sir

Dès que l'empire français en Amérique a été démantelé et le patrimoine des Canadiens mis à bas, les conquérants se trouvèrent néanmoins confrontés à cette présence importante des Canadiens ayant des coutumes, une langue et une religion différentes des leurs.

Il allait falloir envisager d’une part leur assimilation et d’autre part un apport de population britannique plus important. Les nouveaux dirigeants encouragèrent l'immigration anglo-saxonne tout en concédant des avantages aux élites cléricales en échange de leur collaboration.

L’arrivée importante des Loyalistes changea la donne : Ces cinquante mille colons des colonies de Nouvelle Angleterre n’avaient pas voulu se révolter contre Londres, à la différence des Insurgés. Ils vinrent alors se réfugier au Canada devenu Anglais.. Pour eux, Londres adopta un arrangement constitutionnel pour récompenser leur loyauté sans pour autant s’aliéner les Canadiens.

Ce compromis consista à séparer les deux populations en divisant la colonie en deux: le Bas Canada, peuplé majoritairement de Canadiens et le Haut Canada, peuplé en grande partie par ces Loyalistes anglophones.

Pour répondre aux intérêts des colons et des marchands britanniques, dans chaque colonie une assemblée législative fut constituée, permettant de lever des impôts, mais sans avoir pourtant le pouvoir de contrôler ni les dépenses publiques ni les nominations dans la fonction publique qui restèrent entre les mains des gouvernants et de la bourgeoisie marchande anglaise.

L’établissement d'un véritable régime démocratique parut tout à fait incompatible avec le maintien du pouvoir des conquérants. L’Acte Constitutionnel de 1791 permit l'émergence d'une élite laïque canadienne qui s’opposa au haut clergé, allié au pouvoir et à la bourgeoisie marchande. Cette dernière désirait utiliser à son profit les institutions et les fonds publics pour favoriser son commerce. De leur côté les jeunes canadiens se voyaient exclus des emplois importants que ce soit le commerce, l'administration publique ou même les carrières militaires. Il ne leur restait que l'agriculture, la paysannerie vota pour qu’ils la représentent à l'Assemblée législative.

Il est bien certain que les Britanniques n'avaient pas mis la main sur l’ancienne Nouvelle France pour redonner le pouvoir à ses habitants !

Pour combattre ce manque flagrant de tolérance en 1826 le Parti canadien se transforma en Parti patriote, dirigé par Louis-Joseph Papineau. S’il regroupait dans ses rangs une majorité de descendants des Français on y comptait aussi des intellectuels Britanniques et Irlandais ou même encore ces nouveaux Américains.

Ils se sont alors tous battus pour la démocratie.
Leur projet était celui d’un peuple qui voulait se libérer de la tutelle coloniale, le Parti patriote, ne désirait pas la lutte, il voulait seulement réaliser l'émancipation politique du peuple canadien en obtenant des droits démocratiques.

Leur programme contenu dans 92 résolutions, sera appuyé par la population, car aux élections de 1834, tous les députés de la tendance modérée qui s'y étaient opposés furent battus. Le Parti patriote recueillit 95 % des suffrages.
L'exacerbation du pouvoir en place et son autoritarisme entraîna une nette radicalisation de l'opinion publique.

Excédé, en 1837, le gouvernement britannique décide d’en finir avec la résistance de l'Assemblée contrôlée par le Parti patriote. Il décrète la saisie des fonds de l'Assemblée et l'arrestation des chefs du Parti patriote. L'armée est aussitôt lancée dans les campagnes pour réprimer et arrêter les partisans de ce mouvement patriotique afin d‘éradiquer toute résistance à l'oppression britannique.

Devant ce déploiement de force, les patriotes continuent à défier l’ordre établi. Même si le mot terroriste n’existait pas encore ils représentèrent une réelle menace pour les nouveaux gouvernants britanniques, ils furent immédiatement accusés de haute trahison.

Les principales demandes du Parti des patriotes furent totalement rejetées, les manifestations et assemblées patriotes, souvent interdites, les maisons des principaux dirigeants, pillées et incendiées.

Pourtant les patriotes s’organisent un peu partout sur le territoire du Bas-Canada et tiennent des assemblées, même si elles sont déclarées illégales elles n’en continuent pas moins d’avoir lieu.

Les arrestations pour « acte de rébellion » se multiplient.
L’armée se livre, à des actes de pillage et de dévastation dans les villages rebelles tout le long des rives du fleuve Saint-Laurent et de la rivière Richelieu.
Le 7 mai 1837, l’assemblée de Saint-Ours inaugure une grande campagne de manifestations populaires, c’est un véritable appel au peuple.

Ce Manifeste de Saint-Ours rompt avec les précédentes revendications légales, annonce le boycottage des produits anglais et porte à sa tête Louis-Joseph Papineau, déclaré chef absolu du mouvement. Les femmes ont, elles aussi, participé au mouvement patriote par la création d’associations de Dames patriotiques dans Deux-Montagnes, Verchères et Richelieu. Elles appliquèrent le boycottage des produits anglais et confectionnèrent des vêtements en «étoffe du pays».

Parmi elles, certaines jouèrent un rôle très actif lors des assemblées telle Émilie Boileau-Kimber. Elles seront nombreuses à fabriquer des cartouches et à fondre des balles lors des batailles, ou encore à cacher des fugitifs, soigner les blessés ou même à nourrir les prisonniers, telle une religieuse, sœur Émilie Gamelin, dont le frère François était incarcéré à la prison du pied courant.

Puis il y eut la victoire de Saint Denis.

Sur la rivière Richelieu à 25 kms de Sorel, les patriotes avaient préparé un camp militaire dirigé par Wolfred Nelson… les cloches de l’église de Saint Denis sonnent, les braves alentours arrivent en renfort, ils s’enferment dans la maison de Saint Germain, aux pierres épaisses, se postent à l’étage, certains font fondre les balles…Lorsque l’armée régulière arrive de Montréal en deux colonnes, une par la route de Chambly, l’autre par Sorel, avec le lieutenant-colonel Gore, ce dernier s’arrête.
Dans la nuit du 22 au 23 novembre 1837, le colonel Gore envoie en éclaireur un officier britannique habillé en simple civil, George Weir.

Cependant, les patriotes postés sur le chemin, le trouvent, le font prisonnier, interrogé, il leur apprend que les troupes de l’armée britannique approchent.Malheureusement il va tenter de s’échapper et c’est au cours de sa fuite qu’il sera abattu par les patriotes. Cette mort leur sera ensuite reprochée comme un acte criminel.

Lorsque le colonel Gore approche de Saint Denis, il est plus que surpris de rencontrer une telle résistance organisée, il ne s’attendait qu’à avoir à arrêter, et sans grandes complications, les chefs du mouvement des patriotes. A la place de cela, il a devant lui une maison solide bien barricadée, et aux alentours d’autres gens très bien armés de fusils. Alors les patriotes vont si bien résister que cela durera plusieurs heures, le canon des Anglais ne percera pas les murs épais de la maison Saint Germain qui tiennent, et depuis les fenêtres de l’étage, les patriotes tirent sur les soldats… Les cloches sonnent toujours, tirées par un fervent patriote, les soldats anglais sont sous "la grêle des balles" canadiennes. Les patriotes des paroisses de Saint Ours, saint Antoine et Contrecœur arrivent en renfort, menacent d’encercler l’armée anglaise, le colonel Gore se voit contraint de retirer ses troupes, il devra abandonner son canon !

Cette victoire pour la liberté est éclatante.
Malheureusement douze patriotes sont morts, et sept autres blessés.

Cependant, deux jours plus tard aura lieu la bataille de Saint Charles, l’armée anglaise voulant sans doute se venger de cette incroyable résistance de Saint Denis, et de l’humiliation subie, mais en même temps venger aussi la mort de George Weir.

Puis ce sera Saint Eustache car il y aura une impressionnante détermination pour écraser définitivement la résistance de ces merveilleux et courageux patriotes.

Ces Patriotes ont agi partout où cela était possible dans les journaux tel La Minerve, à l'Assemblée législative, aux assemblées publiques à travers le pays, sur les champs de bataille, en exil et dans les prisons. C’est pourquoi il a fallu écraser ce Mouvement patriote du peuple Canadien-français pour en étouffer l'esprit démocratique, en effacer tout souvenir et désir d'affranchissement afin de garantir sa soumission.

A la prison de Montréal au Pied-du-Courant, plus de 1300 Patriotes ont été emprisonnés dans des conditions épouvantables afin de mettre à bas le mouvement patriote, et extirper toute fibre patriotique..

En décembre 1838, s’ouvrent à Montréal 103 procès en cour martiale contre 103 prisonniers patriotes. Parmi eux, 99 seront condamnés à mort. Les exécutions débutent promptement, mais cessent après douze pendaisons. Ce n’est qu’en septembre de l’année suivante que les autres condamnés connaîtront leur sentence. Certains sont condamnés à des peines de prisons, mais 58 seront exilés en Australie. Ils n’auront, en tout et pour tout, que deux jours pour se préparer et dire adieu à leur famille.

Le voyage à bord du Buffalo dure plus d’un an, dans des conditions épouvantables, enchaînés jour et nuit, au fond du navire. Le bateau accoste finalement dans la baie de Sydney, en 1840. Tous les prisonniers patriotes sont alors détenus en camp de travail pour construire une route. Ils eurent une conduite si irréprochable qu’ils seront invités à demeurer en permanence dans le pays à la fin de leur peine, mais tous ne souhaitent qu’une chose, retrouver leur famille, leurs amis et leur pays.

Après toutes ces épreuves ils rentreront finalement tous au pays, sauf quatre, dont Joseph Marceau, natif de Napierville qui s’établira en Australie. Les patriotes exilés ont laissé un bon souvenir en Australie où deux baies, plusieurs noms de rues et trois monuments leur rendent aujourd’hui hommage

Le Haut-Canada, l’Ontario d’aujourd’hui, a lui aussi subi des exactions Le maire de Toronto William Lyon Mackenzie, avait réclamé également justice pour les petits agriculteurs et la fin de la corruption menée par un «Family Compact» qui s’accapare les emplois dans la fonction publique et pratique la spéculation foncière. La rébellion en Ontario dura deux ans, la répression fut également importante : 16 pendaisons et 86 exilés en Australie.

À la même époque, Terre-Neuve, le Nouveau-Brunswick et la Nouvelle-Écosse traversent aussi une grande crise dans leurs relations avec la Grande-Bretagne.

Chaque année, le Québec se souvient de ses patriotes qui ont eu le courage de se lever pour la liberté ! L’Ontario fait-il de même ou restent-ils dans l’oubli ?

Par la suite John Georges Lambton, appelé plus couramment Lord Durham, sera envoyé depuis Londres pour établir un rapport concernant ce soulèvement des patriotes, afin de voir comment les faire taire à jamais.

Après sa litanie d’insultes et ses morceaux choisis des plus injurieux contre le peuple Canadien français ce Lord anglais porte un grand coup en proposant son assimilation en le noyant sous une émigration anglophone, et en même temps en fusionnant les dettes des deux provinces.
Pourtant, l’Ontario est alors 17 fois plus endettée que le Québec !

L'Acte constitutionnel de 1791 consistera à réunir les deux Canada en une seule colonie et établir un conseil législatif, une assemblée élue composée de 42 membres représentant le territoire du Bas-Canada et 42 pour le Haut-Canada..
Cette constitution était faite à la mesure d'un pouvoir colonial afin de dominer un peuple colonisé. Elle est contraire au principe démocratique de la représentation proportionnelle à la population puisque les 42 députés du Bas-Canada représentaient une population de 650 000 habitants alors que les 42 du Haut-Canada représentaient une population de 450000.

En haut lieu il était sans doute estimé que ce déséquilibre n’allait être que provisoire puisqu’une immigration massive d'Irlandais et d'Écossais était vivement attendue. Le Canada conquis a été construit avec la seule préoccupation, celle de contrer le poids démographique des francophones, de le laminer et, à terme, de le rendre aussi insignifiant que possible.

Les Canadiens préféreront se définir comme Canadiens français, afin de se démarquer des anglophones qui entre temps avaient pris le nom de Canadiens anglais.

Louis Joseph Papineau ne cessait de rappeler que la plus grande libération est celle de l’esprit, car elle amène à toutes les autres.

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Marie-Hélène Morot-Sir134 articles

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Auteur de livres historiques : 1608-2008 Quatre cents hivers, autant d’étés ; Le lys, la rose et la feuille d’érable ; Au cœur de la Nouvelle France - tome I - De Champlain à la grand paix de Montréal ; Au cœur de la Nouvelle France - tome II - Des bords du Saint Laurent au golfe du Mexique ; Au cœur de la Nouvelle France - tome III - Les Amérindiens, ce peuple libre autrefois, qu'est-il devenu? ; Le Canada de A à Z au temps de la Nouvelle France ; De lettres en lettres, année 1912 ; De lettres en lettres, année 1925 ; Un vent étranger souffla sur le Nistakinan août 2018.





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2 commentaires

  • Archives de Vigile Répondre

    27 novembre 2014

    Mme. Morot-Sir,
    Un autre joyau de l'Histoire que vous nous partagez. Si votre amour pour le Québec était aussi chaleureux de la part des Québécois eux-mêmes, la cohésion se ferait et nous ne serions pas continuellement devant des situations politiques aussi inextriquables. Merci Mme. Morot-Sir.
    Ivan Parent

  • Laurent Desbois Répondre

    25 novembre 2014

    Dimanche, j’étais à Saint-Denis-sur-Richelieu pour souligner la seule victoire des Patriotes contre l’armée occupante des britanniques!
    Cette date est inscrite à mon agenda et dans ma mémoire patriotique depuis plusieurs deccennies.
    Il y a quelques semaines, quand j’ai appris qu’Option Nationale avait choisi cette date pour tenir leur congrès, je me suis posé de sérieuses questions sur la ferveur patriotique de leurs dirigeants.
    https://www.facebook.com/#!/events/610496292394121/