Se libérer de l’esprit d’octobre 1995

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« Le référendisme aura entraîné de sempiternels débats burlesques au sein des troupes souverainistes, accentuant le degré de déconnexion entre eux et le peuple. »

30 octobre 2018, 23 ans après le référendum de 1995 sur l’indépendance du Québec, 19 jours après le 50e anniversaire de la fondation du Parti québécois, et 29 jours après une dégelée historique pour ce même parti.


Il y a 23 ans, près de 50 pour cent du Québec se prononça en faveur de l’indépendance. Le 1er octobre dernier, le PQ frisait les 17 pour cent. En 2003 on considérait les 33 pour cent du PQ sous Bernard Landry comme un plancher historique! Le 30 octobre 1995 paraît bien loin.


Et non, ce n’est pas la faute à Jean-François Lisée. Ce qui devait arriver arriva, et ce, peu importe le capitaine, de ce vieux navire usé. En réalité, le PQ n’a tout simplement pas survécu à 1995. Depuis ce tournant, le PQ n’a remporté que deux élections sur sept. Et « remporter » est un grand mot : en 1998, il a obtenu moins de votes que l’opposition officielle ; en 2012, il aura eu à peine quatre sièges de plus qu’un gouvernement usé par les scandales à répétition.


Et le plancher électoral du PQ n’a cessé de baisser, échappant même le statut d’opposition officielle à deux reprises et perdant même son statut de parti reconnu il y a quatre semaines.


En 2014, Jacques Parizeau avait qualifié le mouvement souverainiste de « champs de ruine », et avec raison : la simple profession de foi indépendantiste – tout à fait normale pour un candidat péquiste fraîchement annoncé – de Pierre Karl Péladeau avait fait basculer la campagne péquiste alors que les ténors du parti sombraient dans le ridicule en cumulant les maladresses démontrant leur absolu malaise face au dossier sur lequel ils devaient être le mieux préparés. Le PQ avait alors connu une défaite crève-cœur.


Que dirait Jacques Parizeau en 2018? Probablement que les ruines elles-mêmes commencent à être rongées par la rouille.


Et pourtant, cela ne signifie nullement que le projet d’indépendance est mort. L’actuel mois d’octobre officialise l’automne du souverainisme tel que défini depuis 40 ans, pas celui de l’indépendance. Il pourrait représenter au contraire une occasion en or.


Les souverainistes ont fait des choix bien étranges dans les années 1970, séparant l’exercice du pouvoir de leur raison d’être. Résultat? Ils se sont convertis à la politique politicienne, aspirant à gouverner une province tout en prétendant qu’elle ne se suffit pas à elle-même, car il nous faudrait ultimement avoir un pays.


L’indépendance n’était plus un processus de libération s’incarnant dans le concret, enjeu par enjeu, par la pratique effective. Il ne s’agissait plus de chasser Ottawa de l’ensemble des sphères où elle venait déposer son venin. Elle devenait plutôt un rêve messianique, qu’il fallait repousser au moment où le calendrier nous le permettrait comme par magie, où nous pourrions vivre ce Grand Soir, comme si Ottawa allait reconnaître le verdict les bras croisés. Et, en attendant, le PQ allait administrer la province à la petite semaine, reprochant aux libéraux ci et là quelques mauvais investissements et des politiques erronées tout en promettant des boîtes à lunch dans les écoles.


Le référendisme aura entraîné de sempiternels débats burlesques au sein des troupes souverainistes, accentuant le degré de déconnexion entre eux et le peuple. Le plus important est assurément celui, revenant à chaque course à la direction, portant sur la date à encadrer pour que l’humeur populaire soit au rendez-vous. Premier mandat? Deuxième mandat? Première moitié du premier mandat? Deuxième semaine du troisième mois ou quatrième semaine du sixième mois?


Qui dit messianisme référendaire dit aussi nécessairement mythe du sauveur. Puisque tout est censé se régler en une seule grande soirée, il faut trouver ce chef providentiel capable de nous faire additionner assez de cartons cochés Oui. Et quand il s’avère ne pas être à la hauteur, on le jette comme du poisson pourri...


Cette polarisation a fini par lasser grandement les gens. Ce qui ne se règle pas en vient, par définition, à épuiser. Tant Philippe Couillard que François Legault ont employé le vocable des « vraies affaires », des problèmes qui nous touchent au quotidien, pour l’opposer à la querelle de drapeaux du PQ. Le hic, c’est que le PQ lui-même a séparé ces « vraies affaires » de son projet, offrant des solutions provinciales aux premières et enfermant le second dans l’imaginaire des Oui et des Non.


Le Québec n’en est de toute manière plus à un âge lyrique qui a tant forgé l’univers des boomers qui ont porté la souveraineté pendant plusieurs décennies. Les beaux discours, les chants et poèmes, s’ils peuvent toujours être utiles, ne sont plus des axes centraux à l’époque.  


Nous en sommes plutôt à une ère populiste, où les populations sont séduites par des candidats proposant de rompre avec l’impuissance collective en renversant des élites ayant travaillé principalement pour leurs propres intérêts. Le PQ lui-même a été victime de ce dégagisme, de cette tendance mondiale à éjecter les formations politiques empêtrées dans une social-démocratie molle et dans le politiquement correct. Le PQ avait beau avoir un programme électoral sérieux et rigoureux, ce qu’il représente fait face à bien des vents de face, et ce, partout dans le monde.


L’indépendantisme devra se reconstruire sur des bases nouvelles, en congédiant les incantations au profit d’une posture combative et décomplexée. L'indépendance n'est pas une date sur un calendrier, elle est une politique permanente donnant un sens à l'exercice du pouvoir. Son principal porteur de ballon saura-t-il toujours en être le vaisseau amiral ou est-t-il tout simplement arrivé à sa date d’expiration? Ce sera à suivre.


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Simon-Pierre Savard-Tremblay182 articles

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Simon-Pierre Savard-Tremblay est sociologue de formation et enseigne dans cette discipline à l'Université Laval. Blogueur au Journal de Montréal et chroniqueur au journal La Vie agricole, à Radio VM et à CIBL, il est aussi président de Génération nationale, un organisme de réflexion sur l'État-nation. Il est l'auteur de Le souverainisme de province (Boréal, 2014) et de L'État succursale. La démission politique du Québec (VLB Éditeur, 2016).