Le Émilise gate

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« Ne devrait-on pas, en ce moment même, crier davantage à la dépossession territoriale qu’à la sinophobie? »


Le parti Québec solidaire vient tout juste d’avoir droit à une micro-tempête dans un verre d’eau. La formation est en effet accusée de racisme et de sinophobie suite aux propos de sa députée Émilise Lessard-Therrien.  


Qu’a-t-elle pu dire pour s’attirer ces foudres? La députée a attaqué les investisseurs agricoles chinois : « Ils se promènent dans les rangs, ils préparent le terrain pour venir éventuellement, ils font beaucoup de représentation. On les appelle entre nous les prédateurs. Ce sont des prédateurs de terre agricole, et on les voit, on le sent ».  


Les accusations de racisme n’ont pas tardé à survenir, et le spectre du « péril jaune » est vite réapparu.  


Madame Lessard-Therrien a-t-elle vraiment besoin de préciser ce que nous savons tous déjà, soit qu’elle désignait les spéculateurs chinois et non la totalité des Québécois d’origine chinoise? Si la formule-choc employée était maladroite, il serait franchement ridicule que la députée se confonde en excuses et verse des larmes de crocodile pour une déclaration qui ne mérite, au final, même pas de précision.   


Ne nous faites pas croire que vous n’aviez pas compris dès le début ce qu’elle voulait dire!  


Peut-on maintenant parler des vraies affaires?  


Le scandale que les dires de madame Lessard-Therrien aurait dû entraîner n’est pas lié à au choix de mots de la députée, mais à ce qu’elle dénonçait sur le fond, soit le phénomène d’accaparement des terres. Celui-ci est réel et ne constitue pas une fabulation. Pour les intéressés : je vous invite à lire ces deux rapports de l’Institut de recherche en économie contemporaine (IREC), ici et ici .   


La députée a aussi avancé d’autres éléments intéressants, comme le fait que les changements climatiques créaient une dynamique où notre grand territoire, abondant en terres et en eau douce, pourrait être au centre d’une éventuelle guerre des investisseurs mondiaux.  


Qui a retenu cette partie de son intervention? Personne. On préfère encore une fois le sensationnalisme à la pertinence des questions soulevées.  


On peut cependant se demander si l’accaparement des terres québécoises est véritablement un problème chinois. Quiconque suit l’actualité ne peut qu’être conscient du fait que les Chinois pratiquent un commerce particulièrement agressif. La dénonciation des pratiques de la Chine était au cœur de la campagne présidentielle de Donald Trump en 2016. Et, en 2017, Radio-Canada avait produit un reportage qui faisait état de l’intérêt grandissant des Chinois pour nos terres .  


Rappelons aussi qu’Émilise Lessard-Therrien est députée de Rouyn-Noranda-Témiscamingue, et qu’elle traitait, dans le cadre de sa déclaration controversée, de la situation prévalant au sein de sa région. Il y a effectivement bon nombre d’anecdotes traitant de l’accaparement des terres par des investisseurs chinois.  


Les anecdotes ne sont cependant pas nécessairement des faits. Cela souligne un autre problème, soit celui du manque de véritables statistiques sur la question. Pour remédier à ce manque d’informations, l’IREC proposait en 2012 la création d’une Société d'aménagement et de développement agricole du Québec, qui aurait, parmi ses missions, celle de surveiller les transactions dans le domaine foncier agricole.   


Force est également d’admettre que plusieurs entreprises de chez nous, à l’instar de Pangea, entreprise présidée par Charles Sirois, font aussi partie du problème.  


Quoi qu’il en soit, espérons que les propos de la députée Lessard-Therrien contribueront à tourner les projecteurs vers cette situation aberrante.   


Ne devrait-on pas, en ce moment même, crier davantage à la dépossession territoriale qu’à la sinophobie?  


***  


Simon-Pierre Savard-Tremblay, socio-économiste (Ph.D.)       


Pour me contacter : simonpierre.savardtremblay@ehess.fr  




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Simon-Pierre Savard-Tremblay est sociologue de formation et enseigne dans cette discipline à l'Université Laval. Blogueur au Journal de Montréal et chroniqueur au journal La Vie agricole, à Radio VM et à CIBL, il est aussi président de Génération nationale, un organisme de réflexion sur l'État-nation. Il est l'auteur de Le souverainisme de province (Boréal, 2014) et de L'État succursale. La démission politique du Québec (VLB Éditeur, 2016).