Reconstruire la mémoire

1997


LeDevoir 29 octobre 1997
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I1 y a des jours où l'on fait une overdose de la question nationale. Mais il arrive aussi qu'on s'y trempe avec plaisir. Ce week-end, par exemple, j'ai participé à un colloque sur le thème «Quel Québec voulons-nous?». Coordonné par Me Marc Brière et parrainé par Dialogue St-Urbain - un organisme de rapprochement entre Québécois francophones et juifs -, ce colloque ne manquait pas d'échanges, disons, «nourrissants».
Parmi les idées plus «concrètes» qu'on y a entendues - denrée rare s'il en est une! -, il y eut celle avancée par Gérard Bouchard, historien et sociologue réputé, professeur à l'Université du Québec à Chicoutimi et directeur-fondateur de l'Institut interuniversitaire de recherches sur les populations. Son idée, c'est de créer un Institut de recherches sur les questions nationales.
Encore un jouet futile d'intellos? Pas vraiment. L'originalité et l'utilité d'un tel Institut réside dans sa perspective «comparative», qui vise à mieux comprendre le Québec en allant voir comment d'autres sociétés occidentales vivent et réfléchissent à des problèmes nationaux similaires aux nôtres. Les recherches, tout en étant centrées sur le Québec, viseraient donc à «désenclaver la réflexion sur la société québécoise en la dépaysant», pour reprendre une expression de Gérard Bouchard dans le tout récent collectif qu'il a codirigé avec Yvan Lamonde, La Nation dans tous ses états. Le Québec en comparaison, paru chez L'Harmattan.
Mais que veut dire se «comparer»? C'est ouvrir la porte à de nouvelles perspectives de recherche, de nouvelles questions et, surtout, à de nouvelles réponses. C'est regarder du côté d'autres sociétés ayant des traits communs avec nous. Bref, c'est «normaliser» le Québec et le voir pour ce qu'il est: une collectivité moderne dont les interrogations «existentielles» sont peut-être moins uniques qu'on le croit.
En entrevue, M. Bouchard raconte comment l'idée de cet Institut lui est venue. Il dit s'être peu à peu rendu compte que «les problèmes que nous nous posons», ici au Québec, «sont souvent les mêmes que se posent d'autres sociétés». Ainsi, note-t-il, «le Québec est loin d'être la seule collectivité à vivre un passage de la nation ethnique à une nation plus civique», soit basée sur des valeurs communes. «Mais au Québec, avance-t-il, nous faisons comme si le problème était déjà réglé tout simplement parce que nous avons décidé d'adopter le modèle civique. » Pourtant, ici comme ailleurs, rien n'est réglé.
En étudiant ce problème qui, de fait, traverse tout l'Occident, on cherche surtout des moyens aptes à concilier les modèles «ethnique» et «civique» de la nation, lesquels sont moins étanches ou «purs» qu'on le dit ainsi que les droits individuels et collectifs. Car «si on pose l'hypothèse de la survie de la nation, souligne-t-il, elle doit désormais survivre dans le contexte de la diversité», une diversité qui se doit d'être intégrée à une mémoire et une identité collectives, ainsi qu'à une vie symbolique, essentielles à la survie de toute société.
Ce sont ces moyens qu'examinerait cet institut dans le but d'aider les Québécois à reconstruire une mémoire collective qui, selon M. Bouchard, est en crise, à renforcer leur identité nationale, à chercher des valeurs et des normes favorisant un sentiment d'appartenance capable de transcender la stricte «ethnicité» et ce, sans la nier totalement. Bref, comme le constate M. Bouchard, «on a un gros travail sur les bras»!
Comment faire? Comme ailleurs: en pensant la «réinsertion de la culture et de l'ethnicité dans le modèle de la nation civique» sans pour autant verser dans une ethnicisation à outrance de la culture et de l'histoire. Traduction: il faut songer à sortir de certaines idéologies plus «politiquement correctes» pour amorcer une réflexion plus globale, moins simpliste et plus intégrée de la «diversité» québécoise. Pour ce, note Gérard Bouchard, il faut «aller au delà des clichés sur l'ouverture, la tolérance et l'apport et la contribution de tel ou tel groupe», et leur donner plutôt une direction, une action.
C'est donc, avant tout, régénérer une mémoire collective qui a quitté le champ de la survivance pour entrer dans celui de la modernité. Ce qui veut dire - et la commande n'est pas petite - refaire la légitimité de la culture nationale dans toute sa complexité.
L'idée de cet institut arrive à point non seulement par sa nécessité même, mais aussi parce que nous avons déjà au Québec de bons chercheurs, universitaires ou autres. Mais selon M. Bouchard, il manque encore une «machine» pouvant les réunir dans un cadre scientifique favorisant leur synergie dans une perspective à la fois québécoise et mondiale. Ce qui aurait l'avantage de faciliter les échanges internationaux et de diffuser ailleurs dans le monde, des connaissances sur le Québec.
Cet institut de recherches sur les questions nationales serait évidemment multidisciplinaire, comprenant des sociologues, politologues, historiens, anthropologues, littéraires, etc. Il se pencherait aussi - et il en serait grand temps - sur la minorité anglo-québécoise, le Canada anglophone, les autochtones et les diverses nations des Amériques. On étudierait donc le Québec également sous l'angle des «voisinages» géopolitiques qui lui sont propres, lesquels demeureront quel que soit le dénouement de la question constitutionnelle. D'où l'importance pour cet Institut, s'il venait à voir le jour, d'avoir les moyens lui permettant de mener ses recherches de manière approfondie et de garder ses distances vis-à-vis du politique: le fameux armes length.
Pour reconstruire la mémoire collective et des ancrages d'appartenance plus larges sans lesquels, on en convient, le Québec ne tiendra pas le coup, le «national» doit aussi se penser en fonction de l'«international». Dans un tel contexte, un Institut de recherches comparatives sur les questions nationales serait certes un outil de pointe que nous aurions peut-être tort de ne pas nous donner.
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