Qui mène le bal?

La langue - un état des lieux

Pauline Marois et les groupes de défense de la langue française réclament la démission de la présidente de l'Office de la langue française (OLF), France Boucher, qu'ils accusent d'avoir caché une étude inquiétante pour l'avenir du français à Montréal.

Selon l'ADQ, Mme Marois se trompe de cible. La coupable serait plutôt la ministre responsable de la Charte de la langue française, Christine St-Pierre, qui donne l'impression d'assister au débat sur la langue en simple spectatrice.
Bien entendu, personne ne va démissionner, et il serait prématuré pour le premier ministre Charest de remanier son cabinet. La question est néanmoins intéressante: qui, de la ministre ou de la présidente, mène le bal?
France Boucher est la fille de la défunte mairesse de Québec. Elle a fait ses classes avec Marc-Yvan Côté, à l'époque où il était le fier-à-bras du gouvernement Bourassa. Avec de tels antécédents, on ne doit pas s'attendre à ce que la présidente de l'OLF se comporte comme une simple fonctionnaire.
Ceux qui la connaissent peuvent témoigner qu'elle est aussi déterminée -- ou entêtée, selon le point de vue -- que l'était sa regrettée mère. Elle a également démontré dans le passé qu'elle est une redoutable opératrice et elle n'a certainement pas besoin d'un dessin pour comprendre ce qui peut devenir politiquement embarrassant. Il n'était pas étonnant d'apprendre qu'elle avait imposé un serment de confidentialité aux chercheurs engagés par l'OLF.
Mme Boucher a reconnu qu'elle avait elle-même décidé de retarder la publication de l'étude du démographe Marc Termote pour l'inclure dans le bilan quinquennal que publiera l'OLF dans quelques semaines. «La ministre, elle ne tient pas le crayon, elle ne nous passe pas de commande», a-t-elle déclaré.
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Le gouvernement lui sera sans doute reconnaissant de revendiquer la responsabilité de cette cachotterie, mais c'est un peu trop facile. L'OLF n'est pas un organisme quasi judiciaire, qui peut faire valoir son indépendance.
Le gouvernement connaissait depuis longtemps l'existence de cette étude, dont la version finale avait été terminée dès août 2006. Il aurait très bien pu en exiger la publication. Dans la perspective de la commission parlementaire chargée d'examiner le nouveau plan d'immigration, il avait même l'obligation morale de le faire. Soit, il n'appartient pas à Mme Boucher de décider s'il est politiquement opportun de publier une étude ou non, mais la ministre a elle-même abdiqué sa responsabilité.
Cela dit, le PQ n'a pas de leçon à donner. À l'époque où il était au pouvoir, il ne s'était pas contenté pas de cacher des études. Il avait même tripoté celles du Conseil de la langue française (CLF) pour qu'elles soient plus compatibles avec ses intentions politiques.
Petit rappel. En septembre 1995, quelques semaines avant le référendum, la ministre responsable du dossier linguistique dans le gouvernement Parizeau, Louise Beaudoin, avait commandé une étude au CLF, alors présidé par Marcel Masse. À l'époque, peu de gens au gouvernement croyaient sérieusement aux chances du oui. Au lendemain de la défaite, un rapport alarmant sur l'avenir du français pourrait devenir un bon moyen d'entretenir la flamme nationaliste.
En février 1996, au moment de la publication de l'étude effectuée par la politologue Josée Legault et l'ancien président du CLF Michel Plourde, le contexte n'était plus du tout le même. Le constat inquiétant des auteurs était très difficile à concilier avec le nouveau discours de Lucien Bouchard, qui avait décidé de tendre la main à la communauté anglophone. On a donc commandé un deuxième rapport, un peu moins pessimiste, qui permettait de justifier la décision de ne pas renforcer la loi 101, comme le prévoyait le programme officiel du PQ.
À l'époque, Pauline Marois était ministre de l'Éducation dans le gouvernement Bouchard. Aujourd'hui, elle est plutôt mal placée pour reprocher à France Boucher de jouer un rôle «politique et administratif en même temps».
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L'ancien président de l'OLF, puis du Conseil de la langue française, Pierre Étienne Laporte, qui a aussi été député libéral d'Outremont, assure qu'il ne lui est jamais arrivé de cacher une étude, même potentiellement explosive.
En mars 1993, il avait placé le gouvernement Bourassa dans une situation délicate en autorisant la publication d'une étude du CLF qui déconseillait de rétablir le bilinguisme dans l'affichage commercial, précisément au moment où Claude Ryan s'apprêtait à le faire. «Le rôle d'un conseil en est un de conseiller. Si le gouvernement veut faire autrement pour d'autres raisons, ça le regarde», avait-il déclaré.
Il faut dire que M. Laporte est un personnage hors norme, qui ne s'est jamais embarrassé de la ligne de parti. À l'époque où il était le porte-parole officielle (sic) de l'opposition libérale dans le dossier linguistique, il ne se gênait pas pour dire tout le bien qu'il pensait de son homologue ministérielle, Louise Beaudoin.
En règle générale, la question de la langue est cependant trop délicate pour échapper aux considérations politiques. Depuis trente ans, les gouvernements successifs se sont appliqués à placer des gens sûrs à la tête des organismes chargés d'appliquer la Charte de la langue française.
Ceux qui n'étaient pas «du bon bord» n'ont pas eu la vie facile. Quand les libéraux ont repris le pouvoir en 1985, Lise Bacon a livré une lutte sans merci à celui que le gouvernement péquiste avait nommé président du CLF, Jean Martucci, qui y a laissé sa santé.
C'est toutefois le PQ qui a en quelque sorte institutionnalisé la politisation de la recherche sur la situation linguistique. En vertu de la loi 104, adoptée en octobre 2002, le sous-ministre associé responsable de la politique linguistique siège désormais de façon permanente à l'OLF. Quelqu'un devrait peut-être en avertir la ministre.
mdavid@ledevoir.com


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