Québec et Wallonie: chaque société dit l'humanité

Chronique de José Fontaine

Il est tout de même arrivé que les médias wallons et bruxellois parlent de la gigantesque lutte étudiante menée au Québec, lutte si caractéristique des affrontements - y compris des plus jeunes - contre la vaste entreprise néolibérale menée dans tout le monde développé pour briser les acquis de l'Etat social.
La chute du mauvais modèle soviétique malgré tout dangereux
On devrait mieux comprendre ce qui se passe au Québec, car maintenant l'Etat social n'a plus d'utilité aux yeux des dominants. Sans nier qu'il ait été aussi imposé par un rapport de force favorable aux forces populaires issues notamment de la Résistance au nazisme, par exemple en France et en Wallonie, il avait servi aussi (surtout?) de contrefeu à la tentation des populations occidentales qui pouvaient être séduites par un Etat social ambitieux et prometteur, celui de l'Union soviétique et de tous ses satellites européens (Pologne, Roumanie, Hongrie, Allemagne orientale, Tchécoslovaquie, Bulgarie ...). Cet Etat social a beau avoir failli complètement, l'attrait qu'il a représenté longtemps n'a vraiment cessé de faire peur qu'avec sa disparition complète à partir de la chute du Mur de Berlin en 1989.

Que l'on se rassure! Cette analyse, je ne l'ai pas entendue énoncer dans une officine de la gauche ultra. Mais un beau jour d'été 2009 à la très paisible Fédération wallonne de l'agriculture.. C'était en pleine crise du lait européenne alors que, à, la foire de Libramont en Ardenne, les jeunes paysans venaient d'abattre tous les mâts porteurs du drapeau européen en vue d'y brûler le bois et l'étoffe bleue et jaune en un grand feu de joie.
La résistance au néolibéralisme au Québec et en Europe
Les événements du Québec me font songer aussi à ce que dit Jacques Généreux, à savoir que l'Europe néolibérale sait qu'elle ne dispose plus d'une majorité politique pour imposer ses vues avec le consentement servile des populations. Car celles-ci opposent à cette entreprise une résistance farouche. On a peut-être pu écraser la Grèce. L'Allemagne est en train d'imposer à ses populations une austérité compétitive qui prive déjà de plus en plus d'Allemands des bienfaits de l'Etat social là où il a été inventé. Mais les fameux «marchés» se substituent d'une certaine façon au consensus démocratique (sur lequel les néolibéraux ne peuvent plus compter). Ils permettent de contraindre les Etats - effrayés par les dégradations successives de leurs dettes souveraines - par exemple à créer des emplois en diminuant leurs coûts ou, d'une manière plus générale, à privatiser les services publics. Ou encore à mettre en cause les mécanismes de la démocratie. Le cas de la Grèce est sans doute le plus frappant (on se demande à quoi serviront les élections de demain en Grèce puisque quels que soient les résultats, la Grèce est sous la tutelle de l'Etat allemand). Mais la France a bien dû faire passer le TCE légèrement recyclé en le faisant adopter par le Congrès (Sénat + Assemblée nationale), les Français ayant rejeté celui-ci en 2005 par référendum.
Le problème qu'ont sans doute ignoré les néolibéraux c'est que même si les responsables des Etats peuvent s'effrayer des pressions des marchés plus que de la grogne de leurs populations, il y a des limites aux bornes. La réflexion de Jean Charest alors qu'il s'adresse à des patrons et que la contestation étudiante est aux portes sur des emplois qu'ils confieraient aux contestataires dans le grand Nord québécois, je la rapproche de ce responsable patronal belge opposé au référendum un moment envisagé en Grèce et qui avait déclaré : « Je trouve cette idée de référendum aussi intelligente que celle qui consisterait à organiser une consultation auprès des dindes, pour leur demander s’il est judicieux d’organiser la fête de Noël » (Le Soir du 3 novembre 2011). Ce que démontre la résistance québécoise comme les grèves en Espagne par exemple, c'est que les forces populaires peuvent même retourner les «marchés» contre le néolibéralisme, car ceux-ci savent bien que les populations sont à bout et que leur résistance peuvent tout aussi bien les casser - s'ils n'entendent pas raison - qu'ils ont cassé les puissances absolues à partir d'un certain jour de juillet 1789.
Les luttes nationales/régionales
En Europe, on a trop tendance à considérer - ce qui d'ailleurs n'est pas faux pour plusieurs d'entre elles - que les aspirations autonomistes surfent sur la vague néolibérale. Mais on pourrait quand même poser la question de savoir s'il en est de même par exemple en Ecosse où les nationalistes sont très à gauche. On pourrait se poser la question pour le Québec : sans même citer aucun parti, je lis assez VIGILE et mes amis indépendantistes québécois sur facebook pour ignorer que la contestation étudiante les enchante.
Opportunisme? Christophe Traisnel qui est sans doute celui qui a le mieux comparé le Québec et la Wallonie propose dans ses analyses de considérer le mouvement régionaliste wallon et l'indépendantisme québécois comme des mouvements sociaux. Il regrette que la science politique française ne parle jamais de ces questions qu'à travers la grille purement idéologique d'un nationalisme toujours connoté négativement en Europe depuis la Deuxième guerre mondiale. Contre cette tendance, il met en avant que, à l'instar du féminisme par exemple ou des luttes écologiques, les mouvements autonomistes au Québec et en Wallonie, cherchent surtout à transformer la société où ils évoluent en une société plus démocratique. Les drapeaux québécois ou wallons brandis dans les luttes ont certes un aspect nationaliste, mais leur nationalisme est d'abord et avant tout une volonté des populations de récupérer leur autonomie globale. Et il est vrai que les syndicats tant au Québec qu'en Wallonie se sont fortement engagés en ce sens. En Wallonie, le drapeau wallon a d'abord été un drapeau syndical (et le reste) avant de devenir un emblème officiel de la Wallonie. J'assistais, jeudi passé, à un colloque passionnant de l'Institut Destrée sur la question des territoires : Les territoires dialoguent avec leur région. Il s'agit parfois de petits espaces (comme le Pays de Herve - entre Liège et Verviers - ou la Wallonie picarde autour de Tournai et Mouscron (et mon village de Graty!)). La géographe Bernadette Mérenne insistait sur la façon de définir le territoire, non à partir de chiffres mais à partir des ressources, de la possibilité d'y activer des coopérations qui vont créer des richesses pas seulement économiques. Et aussi sur l'identité de ces territoires, critère peut-être le plus fort, car sans identité il n'y a pas de démocratie et on n'a pas besoin de définir l'identité comme Sarkozy, mais comme un «Nous constitutionnel», j'aime cette expression typique du Québec. Si vous ne pouvez même pas situer ce «Nous» sur une carte, sur un territoire que vous sentez, percevez, le fameux «Nous» s'évanouit.
S'ouvrir sur le monde seulement en anglais?
Ces territoires se développent dans un cadre prioritairement wallon puisque c'est à la Wallonie qu'il revient, sans étouffer ces collectivités locales, d'accompagner leur démarche.
On regrettera cependant qu'il soit impossible de trouver une carte par exemple de la Wallonie picarde qui l'inscrive à la fois, comme c'était réclamé au colloque, au plan local, wallon, belge et européen. Toutes les cartes disponibles sont soit des cartes internes à la Wallonie (coupée de l'Europe), soit des cartes belges coupée de la Wallonie. Il y a là vraiment un grave déficit. Tout le monde dit chez nous que, en raison des réformes profondes de l'Etat belge, la Wallonie devra s'en tirer seule à l'horizon 2012. Mais tout le monde donne aussi le sentiment de s'en foutre carrément. Ainsi la Ville de Liège qui, avec son agglomération et, plus encore, l'aire sur laquelle s'étend son influence, représente quasiment le tiers de la Wallonie pose sa candidature à l'exposition universelle de 2017. Mais ne se soucie pas une seule seconde d'inscrire cette candidature dans la dramatique urgence du relèvement wallon. Si les responsables politiques de cette grande ville s'en foutent, qui va s'y engager?
La Liège officielle adopte comme slogan de sa candidature le très conformiste et très déplacé «la Belgique invite le monde à Liège» (une Belgique qui va laisser de toute façon tomber la Wallonie cinq ans plus tard et qui ne payera pas beaucoup cette expo, la charge principale incombant à une Wallonie que les dépliants ne citent même pas) (1). Liège, cette pourtant très grande ville historique de la Francophonie mondiale, se présente aussi dans le monde (où l'on ne parle que l'anglais?), comme «Candidate city»(sic). Les snobs locaux ont peut-être cru qu'ils prévenaient les reproches du côté des partisans de l'ouverture au monde en utilisant la langue de la puissance hégémonique de la Planète. Mais, sur deux mots, ils parviennent à faire déjà une faute d'orthographe, puisque «City» en anglais prend toujours une majuscule. Ces enragés du minuscule donnent le sentiment de ne même pas avoir le sens de la grandeur de Liège, l'une des plus vieilles villes européennes qui, sans la Belgique, aurait probablement un rayonnement plus grand que Bruxelles. Et qui avait été d'ailleurs proposée comme la capitale de l'Europe avant le Traité de Rome où s'esquissa déjà le néolibéralisme de l'UE en train de nous noyer.

Liège!Liège! Liège! La seule ville à l'histoire culturelle, politique et sociale continue dans toute cette vaste région d'Europe dont la Wallonie pourrait redevenir le centre, appuyée sur la Meuse, l'un des fleuves les plus importants d'Europe. C'est comme si , dès que l'on évoque le monde, il fallait que la Wallonie passe à la trappe. Le monde ou un problème mondial. Quel contraste entre ces responsables minuscules et la courageuse Christine Mahy qui, elle, inscrit la lutte pour la pauvreté en Wallonie comme un combat pour l'Humanité qui concrètement en Wallonie s'articule avec l'échéance dramatique du relèvement wallon pour 2022. L'un des responsables du colloque me racontait que lors d'une journée d'études du Centre d'études québécoises à Liège, il eut la bonne surprise d'entendre le Québécois Dimitrios Karmis exposer longuement les enjeux du Manifeste pour la culture wallonne dont il est un connaisseur sinon un spécialiste.
Nous Québécois et Wallons autonomistes, savons bien par expérience que l'Universel est le prétexte par excellence de mépriser l'ici et le maintenant. «Celui qui aime l'humanité», a écrit Jaspers, «n'aime rien mais bien celui qui aime tel ou tel être humain particulier.» Ce grand journaliste d'un quotidien national qui avait assisté à ma colère l'approuvait en me disant à peu près : «les responsables wallons cherchent des labels porteurs, hors de Wallonie, pour la faire connaître, sans voir qu'ainsi ils contribuent à ce qu'elle s'enfonce plus que jamais dans l'inexistence».
(1) On répond à cela que les villes flamandes sont aussi très intéressées au succès de la candidature et de l'exposition universelle à Liège. Certes! Et tout le monde le comprend évidemment! Mais pourquoi faut-il nier la Wallonie quand on veut s'ouvrir aux Flamands? C'est précisément une telle attitude que les Flamands ne comprennent justement pas. Une Wallonie s'accaparant sans cesse la Belgique (et son roi!), c'est une Wallonie qui dans maints milieux flamands a longtemps irrité et aujourd'hui ne provoque plus que des sourires de commisération.

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José Fontaine355 articles

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Né le 28/6/46 à Jemappes (Borinage, Wallonie). Docteur en philosophie pour une thèse intitulée "Le mal chez Rousseau et Kant" (Université catholique de Louvain, 1975), Professeur de philosophie et de sociologie (dans l'enseignement supérieur social à Namur et Mirwart) et directeur de la revue TOUDI (fondée en 1986), revue annuelle de 1987 à 1995 (huit numéros parus), puis mensuelle de 1997 à 2004, aujourd'hui trimestrielle (en tout 71 numéros parus). A paru aussi de 1992 à 1996 le mensuel République que j'ai également dirigé et qui a finalement fusionné avec TOUDI en 1997.

Esprit et insoumission ne font qu'un, et dès lors, j'essaye de dire avec Marie dans le "Magnificat", qui veut dire " impatience de la liberté": Mon âme magnifie le Seigneur, car il dépose les Puissants de leur trône. J'essaye...





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