Pour ne pas oublier

1997



LeDevoir 19 février 1997
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«Qu'il faille lutter contre la disparition ou, pire encore, l'avilissement du souvenir me paraît évident.»
_ Pierre Vidal-Naquet
Depuis quelques mois, le souvenir de l'Holocauste refait surface. Par exemple, le Congrès juif mondial a mené une campagne pour récupérer une partie de ce qui fut confisqué aux juifs avant et durant la Seconde Guerre mondiale. En Europe de l'Ouest, cela a permis de réaliser peu à peu l'étendue des vols dont furent victimes les juifs au cours de cette période. Quant au Canada, un reportage récent d'un grand réseau américain rappelait avec quelle dureté le gouvernement de Mackenzie King et une partie des élites canadiennes avaient fermé les portes du pays aux réfugiés juifs et avec quel laxisme Ottawa avait ensuite accueilli des criminels de guerre nazis alors qu'il se traîne encore misérablement les pieds dès que vient le temps de les poursuivre ou de les déporter.
Nonobstant l'inaction de gouvernements d'ici et d'ailleurs, Israël et les juifs de la diaspora n'oublient pas la Shoah - autre nom donné à l'extermination de six millions de juifs par les nazis. Et leur travail de recherche aide aussi les non-juifs à comprendre un phénomène certes particulier, mais dont les leçons sont universelles. En tant que paradigme d'une phénoménale haine raciale et d'une politique ouvertement génocidaire, la Solution finale - parce qu'elle fut dirigée par un Etat occidental avancé contre une population qui vivait au sein du même continent depuis près de deux mille ans - rappelle la barbarie qui peut éclore dans les sociétés même les plus civilisées. C'est pourquoi l'étude et les enseignements de la Shoah sont essentiels pour les juifs et les non-juifs.
Cela dit, on voit poindre dans plusieurs communautés juives un regain d'intérêt pour l'Holocauste. A mesure que les survivants se font vieux ou meurent et que leurs petits-enfants demandent à savoir, on sonne l'urgence d'amasser un maximum de témoignages. Par exemple, le cinéaste américain Steven Spielberg, réalisateur de La Liste de Schindler, a créé la World Shoah Foundation dont l'objectif est de recueillir sur film près de 50 000 témoignages de survivants avant qu'il ne soit trop tard.
Plus près de nous, le Canadien Jewish News rapporte qu'un professeur de l'université de Western Ontario, Alain Goldschlager, créait récemment le Holocaust Litterature Research Institute, lequel abrite plus de 650 ouvrages. Cherchant aussi à cultiver la mémoire, la Fondation de l'héritage polono-juif tiendra le 20 mars prochain un concert très spécial à la salle Pollack. On y jouera des oeuvres de compositeurs juifs polonais créées avant et pendant la Seconde Guerre mondiale.
Pour ceux qui s'intéressent au sujet, il existe aussi à Montréal un Centre commémoratif de l'Holocauste (CCH). Ouvert depuis 1979, il offre une exposition permanente ainsi qu'une série de conférences, de concerts et d'expositions itinérantes. Strictement apolitique, il reçoit 200 000 $ par année des Services communautaires juifs de Montréal et complète son budget avec des dons. Son entrée est gratuite et il ne reçoit aucune subvention gouvernementale pour son fonctionnement quotidien. L'an dernier, 109 000 personnes ont assisté à une de ses activités, dont 75% de non-juifs.
Dans un document de présentation, le CCH résume ainsi son objectif: «Explorer la culture et l'histoire juives et alerter le public contre le puissance destructrice du racisme, de l'antisémitisme et de la bigoterie.» Mais le CCH souligne également l'étendue des massacres nazis hors des communautés juives. Dans son sommaire historique, il précise que «des millions d'autres hommes, femmes et enfants furent persécutés et assassinés [...] [dont] les prisonniers de guerre soviétiques, les ROM [tsiganes], les témoins de Jéhovah, les homosexuels, les handicapés, ainsi que les dissidents religieux et politiques tels que les communistes, les socialistes et les syndicalistes».
Malgré des moyens nettement plus modestes que ceux du musée Yad Vashem de Jérusalem ou du Washington Holocaust Museum, le CCH propose une approche différente. En plus de la Shoah, son exposition permanente comprend des sections sur la propagande antisémite, la résistance aux nazis et la vie dans les ghettos. On y met également l'accent sur la vie religieuse, culturelle et communautaire des neuf millions de juifs qui habitaient l'Europe avant la guerre - question de mieux illustrer ce que les nazis ont détruit en plus des vies humaines moines. Car ce sont non seulement la présence mais aussi la culture juive sous toutes ses formes qu'ils ont tenté de raser en Europe, dont en Pologne où on comptait plus de trois millions de juifs avant la guerre et où il n'en restait plus que 380 000 en 1945 (voir la Encyclopaedia of the Holocaust, Mac-Millan, New York).
Dans cette exposition, on apprend aussi plusieurs facettes de la vie et des traditions juives, religieuses et séculaires. Quant à l'Holocauste, les collections du Centre recueillies en grande de partie auprès de survivants de Montréal parlent haut et fort.
Devant les étoiles jaunes que les nazis forçaient les juifs à porter, ou devant une authentique veste bleue et blanche d'un prisonnier d'Auschwitz, on se prend à voir et à entendre l'être humain qui les portait. Et c'est à la toute fin de la visite, au milieu d'une salle commémorative abritant les cendres de victimes d'Auschwitz, que le silence et l'émotion ouvrent à la réflexion.
Avec des moyens limités, ce musée permet aux juifs de se souvenir et aux non-juifs de découvrir un univers qui a profondément marqué une des communautés les plus dynamiques du Québec. Aujourd'hui forte de près de 100 000 membres - quoique vieillissante -, la communauté juive d'ici comprend entre 8000 et 9000 survivants de l'Holocauste et leurs descendants, soit près d'un dixième de cette communauté. Ancrée au Québec depuis fort longtemps, elle fait partie de nous et son histoire commande que l'on s'y arrête. Car si les peuples ont véritablement une mémoire, nous avons encore beaucoup à apprendre de la volonté et de la force de celle des communautés juives d'ici et d'ailleurs.


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