Mon "nous" est québécois

Le Québec devient progressivement un nouveau NOUS en partageant ses récits et ses projets

Accommodements - Commission Bouchard-Taylor

William Johnson a le don de me faire sortir de mes gonds. Il ne manque jamais une occasion de titiller le nous québécois. Avec distinction. Toute anglaise. Sûr de son bon droit. Hautain et sarcastique. Mais tout de même... dans le champ.
Dans [un article récent->archives/ds-actu/docs3/03-4-4-1.html#wj], il prétend que Jacques Parizeau est un homme dangereux. Dangereux! Quelle bêtise! À ses yeux de myope colonialiste, il estime que le nous québécois, auquel se réfère sans honte le grand homme, est un nous tribal, un nationalisme exclusif, un nationalisme-pas-civique... et pas politically correct du tout. Allons donc!
D'après le petit homme de Gatineau, Parizeau n'aurait pas suivi l'évolution des idées au Québec, ces idées qui auraient fait passer le nous exclusif, ethnique au nous civique, territorial. Il s'en tiendrait toujours au nous ethnique. Conformément à la tradition du mouvement souverainiste dans son ensemble, paraît-il. Voire de la classe politique québécoise. Et pourquoi pas, du peuple québécois tout entier. Pourquoi pas, en effet !
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Pour le démontrer, le petit Gatinois cite des personnages à la barre. Et pas n'importe lesquels!
En 1966, Daniel Johnson, victorieux (ayant obtenu une très large majorité de sièges avec une très évidente minorité des voix), aurait déclaré: "If you subtract the anglophone vote in Montreal, if you take away all that is English, Jewish, I am certain the Union Nationale has a strong majority of the francophone vote."
Dans son livre manifeste, Option-Québec, René Lévesque lui-même aurait gravement péché: «Mr. Lévesque defined Nous, it did not include all Quebeckers, only those who shared the same "collective personality" that began with the settlement of New France, continued with the heroes of French-Canadian history and finally encompassed all who had the "obstinacy" to remain French.»
Jusqu'à Bernard Landry qui est convoqué à la barre. Il aurait invectivé une pauvre femme d'hôtel au soir de la défaite référendaire du 30 octobre 1995: «Mr. Landry himself, late on referendum night in 1995, checked into a Montreal hotel where a woman from the Philippines served him at the reception desk. He launched into a tirade, upbraiding her because she was an immigrant and the immigrants had voted No.» [Shocking->archives/pol/nation/robitaillecombat.html]!...
Daniel Johnson, René Lévesque, Jacques Parizeau et Bernard Landry. Quatre premiers ministres du Québec qui auraient commis le crime de tribalisme. Oh! bien sûr, c'est pas Ben Laden, Saddam ou Ariel. Le mal n'a pas fait de victimes. Les citoyens québécois sont égaux devant la loi. Ils ont tous les mêmes droits. «Le Québec, c'est pas le goulag»...
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Bien sûr. Mais il y a tout de même une injustice. Comment faire pour qu'un Québécois puisse dire nous sans lui imposer le discours d'Elvis Gratton? Les Québécois formeraient-ils une majorité-sans-nom? Seraient-ils condamnés à ["la conscience coupable"->archives/ds-edito/bf/bf-01-1-19.html] qui se construit dans le regard du maître?
Il y a 82% de Québécois qui partagent une mémoire et une personnalité collective. Il y a 8% de Québécois anglophones qui se perçoivent largement comme appartenant à la majorité canadienne. Des Canadiens anglais au Québec. Parmi les 10% de Québécois issus de l'immigration récente, il y a un certain nombre qui se perçoivent comme Canadiens du Québec. À la manière du pauvre doctor Sink, spécialiste des parades: «Don't break my country"».
Il y a ? Il y avait...
Car le Québec a évolué, et rapidement à part ça! Voilà le hic où le petit Bill s'est cassé les dents. Le Québec a évolué, non seulement en raison de la défaite référendaire de 1995, ou des pressions, cabales ou [frénésie de dénigrement->archives/pol/anglo/miconejeremiade.html] de la presse anglophone et/ou fédéraliste qui ont suivi. Il a évolué fondamentalement en raison de la volonté politique de construire une société québécoise française.
101...
La Loi 101, cette pierre d'assise du nation building québécois! La loi 101, ça vous dit quelque chose? Oui assurément, cette loi qui a renforcé le caractère français de la société québécoise, cette loi honnie par de trop nombreux "anglophones du Québec (qui) ne se perçoivent pas vraiment comme une minorité. Pourquoi? Tout simplement parce que nombre d'entre eux ne désespèrent pas devenir, un jour, une majorité". Voilà ce qu'écrivait l'éditorialiste du Droit, au lendemain de l'élection de William Johnson à la tête d'Alliance Quebec, un éditorial qui avait pour titre : [«L'ami dangereux»->archives/AQ/maltaisami.html]... Ironique, n'est-il pas?...
Avec la Loi 101, les choses ont changé. Le nous québécois a pu s'enrichir de la diversité sans risquer de perdre son identité. C'est ce que le Grand Parizeau affirmait à Shawinigan cette semaine. Ces «enfants de la loi 101» dont on dit que leur appui au OUI tournerait autour de 40%, Parizeau s'en félicitait, lui qui a évolué avec le Québec.
Tandis que d'autres, refusant le statut de minorité nationale qui est le leur, tiennent absolument à contraindre le nous québécois à l'univocité, à l'ethnicité, tout préoccupés qu'ils sont de changer le nationalisme québécois en ethnocentrisme rétrograde. Ceux-là n'ont pas accompagné la réflexion publique qui a permis de distinguer les niveaux d'appartenance nationale et les valeurs égalitaires de la société démocratique.
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La Conquête n'a pas la même intensité dramatique pour Monsieur Tremblay que pour Monsieur Kotto. Évident. La mémoire n'est pas la même. Mais Monsieur Kotto comprend notre souffrance d'avoir subi [la Conquête et ses suites oppressives->archives/3e/irreformable/moniereconference.html], tendant à la [subordination de la nation québécoise à la nation canadienne->archives/3e/CS/lbsubordination.html]. La mémoire n'est pas la même, mais la mémoire québécoise peut être partagée. On peut comprendre, sans l'avoir vécue, l'expérience de la société d'accueil. Et cette expérience, elle est largement partagée. Le Québec devient progressivement un nouveau NOUS en [partageant ses récits->archives/01-1/giguere-recit.html] (1).
S'il peut partager ses récits, le Québec peut bien partager son goût de la liberté et devenir un État-nation indépendant! C'est précisément ce que les "enfants de la Loi 101" viennent de démontrer. Tout simplement parce que la société québécoise est une société ouverte, plurielle, elle s'accommode aisément de la diversité. En autant qu'elle est respectée.
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Le mouvement souverainiste prend sa source dans l'histoire du nous québécois. Un nous qui s'est construit au cours des siècles, nourri de l'apport de l'immigration. Un nous qui a su intégrer la diversité. Sans jamais pourtant assimiler la minorité anglophone, hier encore dominante. Un nous qui peine à intégrer les vagues de l'immigration récente, mais qui y réussit suffisamment pour prétendre à l'ouverture, au pluralisme et à la tolérance.
Le plus important, c'est de comprendre que le nous québécois est inclusif. Chacun peut se dire Québécois, et partager, à des degrés variables, l'expérience québécoise. Cela est d'autant plus facile que nous vivons dans une modernité riche de complexité, une modernité où les identités peuvent être cumulées. Avec comme corollaire que l'identité nationale est celle qui donne une profondeur au vouloir-vivre ensemble.
On peut toujours se référer à une identité nationale autre: c'est ce que font les Anglo-québécois, les Autochtones. Ils ne ressentent pas d'appartenance au nous québécois. À leurs yeux, l'essentiel consiste dans l'égalité démocratique et dans le respect des droits. Ils n'en souffrent donc pas. Ils se sentent appartenir à un nous défini de manière plus formelle, plus intimement lié aux valeurs démocratiques. Partant, ils pourraient dès lors, tout naturellement, ne pas se braquer contre un mouvement souverainiste qui ne craint pas de recourir au processus démocratique pour baliser sa trajectoire vers l'indépendance nationale. TOUS sont invités à y participer. Parce que TOUS font partie de la société politique.
Les deux composantes, culturelle et démocratique, de l'expérience québécoise définissent parfaitement le possible accord des uns et des autres parce qu'elles rendent possible la discussion publique sur le projet souverainiste, en fonction des arguments propres à l'échange et susceptibles de produire des consensus.
L'origine culturelle du projet souverainiste, sa gestion démocratique et son ambition de perpétuer une société libre et démocratique font en sorte qu'il est impossible de parler à son propos d'ethnocentrisme. Que dans cette situation certains s'acharnent toujours à lancer des accusations d'ethnocentrisme relève de la mauvaise foi. Ce combat d'arrière-garde est aussi pénible qu'inutile.
Qu'il le sache bien: William Johnson aura épuisé toutes ses munitions avant que nous ayons pu même imaginer renoncer à ce que nous sommes.

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(1) Cet éditorial est inspiré du texte suivant: ["Devenir un NOUS en partageant nos récits"->archives/01-1/giguere-recit.html] - JOSEPH GIGUÈRE, Directeur du Centre Saint-Pierre, Le Devoir du 27.1.01, dans lequel l'auteur écrit:
«Je m'inspire de Julien Harvey, l'un des plus exemplaires citoyens québécois que j'aie connus, créateur du concept rassembleur de la culture publique commune, pour attacher la boucle de cette réarticulation. Il voyait les différentes expressions nationalistes de notre passé dans la dialectique de développement d'une histoire particulière.
Il disait que nous étions passés d'un nationalisme surtout religieux à un nationalisme surtout linguistique et culturel, puis à un nationalisme surtout économique, pour enfin voir naître une espérance politique intégrant le meilleur de ces facteurs et les dépassant tous en un nouveau nous, nœud de relations avec le reste du monde.»
- [Bernard Frappier

5.4.2003 - Édition originale->archives/ds-edito/bf/bf-03-4-5-nous.html]

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Bernard Frappier57 articles

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Fondateur, directeur et animateur de Vigile.net de 1996 à 2012.

Récipiendaire de la médaille Bene Merenti de Patria de la Société Saint-Jean Baptiste de Montréal, 2012.

« Bernard Frappier a réalisé une oeuvre d’une importance capitale dans le destin du Québec. Contre ceux qui voudraient effacer la mémoire de la nation, il a créé Vigile, grand phare et lieu de débat incomparable. » - Bernard Desgagné





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1 commentaire

  • Archives de Vigile Répondre

    29 octobre 2007

    Bravo, M. Frappier, pour cette belle synthèse de la question nationale québécoise, de l'identité québécoise. J'y ajoute qu'il fallait d'abord commencer par affirmer haut et clair le NOUS d'origine canadienne française, premier peuple fondateur de ce pays et majoritaire dans ce Québec devenu pluraliste, le faire reconnaître et, surtout, respecter, avant de parler du NOUS global que forment tous les citoyens et citoyennes du Québec, de toutes origines et pluriel. Il fallait se réveiller et, surtout, arrêter d'avoir peur, premier pas pour faire cesser les accusations abusives de "ethniques", "xénophobes" et "racistes" à notre égard, pour la simple raison que nous disions, NOUS AUSSI, "nous". Il fallait d'abord s'affirmer et se reconnaître tous, mutuellement, "échanger pour s'entendre", comme dit le slogan de la Commission B-T, et se comprendre enfin, s'apprécier dans notre diversité, nos différences et, surtout, nos convergences. Je pense qu'en cette fin d'octobre 2007, nous en sommes rendus précisément là, grâce à cette extraordinaire et formidable prise de parole qui est nôtre, à tous et toutes, présentement. Quelle chance immense de vivre cela! Et le but est proche, parce que de jour en jour, les lignes convergentes se dessinent, comme se dessine, et se précise de plus en plus, un projet de société particulier au Québec, qui fera consensus et auquel tout le monde s'attèlera pour le réaliser.