Loi 142 - La démocratie est en jeu!

2006 textes seuls

Peut-être faut-il du temps pour appréhender certains faits sociopolitiques importants et en saisir la véritable portée? Et peut-être le décret-loi 142 - passé à toute vapeur le 15 décembre 2005 par le gouvernement Charest - appartient-il à cette catégorie d'événements clés dont on peine à déchiffrer le sens? Comment comprendre autrement que la nouvelle ait soulevé si peu d'indignation dans les médias et qu'on n'ait retrouvé presque personne pour en dénoncer le caractère illégitime et scandaleux?
Parce que le décret 142, ce n'est pas un événement anodin, et quiconque adhère aux valeurs de la démocratie devrait trouver là matière à grande inquiétude. Il est vrai que la plupart des éditorialistes étaient ce jour-là occupés à savamment commenter le «non-événement» qu'avait été le premier débat des chefs de la campagne électorale fédérale. Mais de là à faire l'impasse avec autant de complaisance sur les conséquences d'un tel diktat aux allures de bâillon dictatorial, il y a un pas qui - dans un régime démocratique comme le nôtre - confine à l'indécence.
Salaires et conditions de travail décrétés
L'affaire n'était pourtant pas mince: il s'agissait, pour le gouvernement - au nom d'un cadre budgétaire prétendument indépassable et sans avoir jamais pris la peine de négocier véritablement -, de décréter les salaires ainsi que les conditions de travail des 500 000 employés de l'État québécois. Et cela, en fixant d'une part des augmentations de salaire pour six ans inférieures à la hausse du coût de la vie (évaluée et appréhendée) et, d'autre part, en imposant des normes de travail souvent très en dessous du statu quo actuel (renforcement du droit de gérance patronal et de la précarisation du travail ainsi qu'affaiblissement du pouvoir syndical).
Le tout est accompagné de mesures répressives à vous couper le souffle: jusqu'à 500 $ par jour d'amende pour toute personne qui contreviendrait ou appellerait à contrevenir à la loi en question; jusqu'à 35 000 $ pour un officier syndical et 125 000 $ pour l'organisation à laquelle il appartient. Avec, en sus, la menace, en cas d'infraction, de voir vos cotisations syndicales se tarir à la source! Et sans que rien de la situation économique du pays (connaissant une croissance certaine) le justifie ni qu'aucun de ces employés de l'État - eux-mêmes moins bien payés que dans le privé - se soient mis dans l'illégalité (puisqu'ils avaient le droit de grève).
L'importance des droits collectifs
Certes, les centrales syndicales ont vitupéré haut et fort, évoquant la perte du «droit de négocier» et même «un coup de force injustifié et injustifiable». Mais sans parvenir à créer l'émoi attendu alors que, pourtant, l'enjeu est de taille et touche l'ensemble de la société québécoise.
Tout le monde sait que la démocratie est synonyme de protection des droits de la personne. Beaucoup oublient cependant qu'elle consiste aussi à préserver et à amplifier des droits collectifs: le droit à un travail décent, le droit à la santé, à l'éducation, à s'organiser collectivement, etc. Il y a donc des droits sociaux et économiques qui sont vitaux et sans lesquels la démocratie finit par se muer en une coquille vide. C'est ce qu'avait compris la génération des syndicalistes des années 70, pour laquelle l'amélioration des conditions de travail dans la jeune fonction publique québécoise participait d'un projet de société globale - ce que d'autres ont appelé le Québec inc. - et devait représenter une véritable locomotive sociale pour l'ensemble des salariés du Québec.
Et c'est ce à quoi, avec le décret 142, on vient de mettre brutalement un terme, conséquences logiques de la philosophie néolibérale dont le gouvernement Charest s'est fait le zélé serviteur.
Car le néolibéralisme, ce n'est pas seulement moins d'État, c'est aussi plus d'État répressif, un État qui s'attaque à la substance de la démocratie, c'est-à-dire au pouvoir en germe de ceux qui n'ont rien (ni le privilège d'être «bien né» ni celui d'être «bien nanti») et qui ne le trouvent qu'en s'organisant ensemble partout où cela est possible, et d'abord dans leur milieu de travail. Pour se faire entendre et respecter!
Les syndicats tétanisés
À ce chapitre, s'il y a bien une critique qu'on peut faire aux grandes centrales syndicales, c'est de ne pas avoir vu le danger ni d'avoir préparé leurs membres à une telle éventualité. À en être tétanisés! En imaginant, contre toutes les évidences, qu'il était possible de parvenir à une entente satisfaisante et qu'on pouvait le faire en allant négocier chacun de son côté, en rangs dispersés. Sans chercher à promouvoir l'unité la plus large (au travers d'un véritable front commun) ni à dépasser les pratiques de maraudage ou la défense corporatiste de «sa seule centrale».
Sans enfin en appeler - comme en avait été esquissée l'idée à travers le projet de grève sociale du printemps 2004 - à la société civile tout entière qui, comme tant le répétaient à l'envi, «n'avait pas voté pour ça». Avec, pour résultat immédiat, une démobilisation et une désorientation générales. Ne sont-ce pas pourtant les intérêts d'une immense majorité de Québécois qui étaient et sont touchés par les volontés de chambardement continu du gouvernement Charest?
Telle est la leçon de ce décret-loi: vent de droite oblige, les temps ont bien changé pour ceux qui aspirent au Québec à plus de justice sociale, et si on veut pouvoir y faire face, il faudra bien oser remettre en question les recettes syndicales traditionnelles tout comme d'ailleurs les partis qui ont si facilement plié devant le néolibéralisme. Ne l'oublions pas, le secret de la démocratie ne se trouve pas seulement au Parlement, il gît aussi et surtout au coeur des luttes sociales! Saura-t-on en prendre acte?
Pierre Mouterde : Professeur de philosophie au Collège de Limoilou et auteur de Repenser l'action politique de gauche - Essai sur l'éthique, la politique et l'histoire, (Écosociété, Montréal, 2005)


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