Essais québécois - "Les trois batailles de Québec. Essai sur une série de trahisons"

Les raisons de la défaite

Fascinante, lyrique et sainement polémique, voire contestable, cette histoire des trois batailles de Québec se dévore littéralement.

Coalition pour l’histoire

Aujourd'hui encore, les raisons de la défaite de 1759-60 continuent de susciter une polémique chez les historiens. Tous s'entendent pour reconnaître que le torchon brûlait entre Montcalm et Vaudreuil et pour affirmer que cette animosité entre les deux dirigeants n'a pas servi le sort de la colonie, mais l'unanimité s'arrête là.
Guy Frégault critiquait durement le général français en affirmant que «le 13 septembre devrait être connu sous le nom de la Journée des Fautes. Le demi-succès de Wolfe tient à ce que Montcalm commet encore plus d'erreurs que lui». Cette interprétation a été reprise par l'historien canadien-anglais W. J. Eccles dans une notice relative à Montcalm, publiée dans le Dictionnaire biographique du Canada en 1974. Le général y est dépeint comme un militaire raté.
En s'inspirant de cette notice, qui fait autorité dans plusieurs milieux, le journaliste Louis-Guy Lemieux, dans son ouvrage populaire intitulé Nouvelle-France. La grande aventure (Septentrion, 2001), mène une charge radicale contre Montcalm. Il qualifie son bilan canadien de «catastrophique» et ajoute: «Il est impossible de trouver à cet homme un seul côté attachant. L'intrigue lui sert de stratégie militaire. La médisance et la calomnie s'attachent à chacun de ses pas.» Pis encore, il aurait été un capitulard et aurait méprisé les Canadiens. Lemieux, fidèle à Eccles, affirme donc que le vrai héros de cette triste histoire est Vaudreuil, «un grand gouverneur, peut-être le plus grand de l'histoire de la Nouvelle-France».
Une contre-interprétation
L'historien Jean-Paul De Lagrave prend le contre-pied de cette version des événements dans Les Trois Batailles de Québec. Essai sur une série de trahisons. Ouvrage d'histoire traditionnelle, rédigé sous la forme d'un récit d'aventures très énergique, cet essai aux accents épiques entend rétablir l'honneur entaché de Montcalm et redistribuer les blâmes. «Sous l'apparence d'une érudition de bon aloi, écrit De Lagrave, [Eccles] trace de Montcalm un portrait caricatural qu'aucun historien objectif n'oserait signer. [...] Aucun historien jusqu'à ce jour, même pas Guy Frégault, n'a été plus injuste qu'Eccles envers la mémoire de Montcalm.»
Pour De Lagrave, «sortir les traîtres de l'ombre, c'est grandir l'action de ceux qui ont combattu pour la liberté de leur patrie au prix de leur vie». Aussi, ajoute-t-il, l'histoire qu'il raconte «évoque non pas des vaincus, mais d'intrépides résistants». Parmi ces derniers figure, au premier chef, Montcalm.
Le portrait du général que trace l'historien est sans équivoque. «Doué d'une imagination ardente, écrit-il, il brillait par les avantages d'une mémoire très fidèle. Possédant des goûts studieux, il était versé dans les langues anciennes et les lettres. Il adorait les sciences.» Père de dix enfants, il se distinguait, sur le plan militaire, «par sa vaillance et son sens de la stratégie». Les Indiens le respectaient parce qu'il les traitait en égaux. Ces derniers, d'ailleurs, sur les Plaines, «ont été braves à l'extrême».
Ce ne fut pas le cas de tous. Selon De Lagrave, en effet, «une série de trahisons ou de gestes équivalents ont permis aux envahisseurs de s'emparer de Québec». Les traîtres, ce furent, entre autres, des pilotes de vaisseaux français passés dans le camp ennemi. Ce fut, aussi, François-Joseph Cugnet, un avocat de Québec, qui «indiqua à Wolfe le sentier de l'anse au Foulon». Ce fut un certain Vergor, déjà accusé de trahison pour son comportement en Acadie, qui, chargé par Vaudreuil de garder l'anse, a préféré dormir. Le colonel Bougainville, quant à lui, fut simplement incompétent et en retard sur les événements, alors que Ramezay, lieutenant du roi à Québec, se contenta d'être lâche.
Le principal responsable de la défaite, toutefois, selon l'historien, reste Vaudreuil. «Il était dénué du jugement nécessaire pour remplir adéquatement ses fonctions de gouverneur de la Nouvelle-France, juge-t-il. [...] Il fit tout en son pouvoir pour contrecarrer l'action de Montcalm, et cette jalousie féroce à l'égard d'un grand général pava la route des envahisseurs.» Ces derniers, quant à eux, en particulier Wolfe et Amherst, se sont distingués par leur cruauté.
L'échec de la revanche
Tout, pourtant, n'était pas perdu. Quand Lévis revient vers Québec avec ses troupes en avril 1760, les espoirs sont permis. L'hiver a durement affecté les troupes anglaises retranchées dans Québec. Le commandant Murray, cependant, encore une fois, peut compter sur des traîtres du camp adverse pour le prévenir des assauts en préparation. L'armée anglaise sera néanmoins mise en déroute, mais Lévis fera l'erreur d'opter pour un siège de la ville au lieu d'y entrer. Quand les renforts anglais arriveront par le fleuve, en mai, la capitulation française devient inévitable. Conclusion de l'historien au sujet de cette deuxième bataille: «Une volée de traîtres et de déserteurs renseignait Murray de toutes les dispositions de Lévis. Celui-ci, durant la bataille et au lendemain de la victoire, fut un général médiocre.» Murray, lui, à la façon de son prédécesseur, jouera de la torche contre les Canadiens récalcitrants.
Les jeux, malgré tout, n'étaient pas encore faits. En 1775, les Fils de la Liberté des colonies américaines offrent aux Québécois de se joindre à eux dans la révolte contre les Anglais. Commandés par Montgomery et Arnold, ils marchent vers Québec pour la lutte finale. Selon De Lagrave, «l'adhésion au mouvement révolutionnaire fut quasi générale» au sein de la population d'ici. En choisissant le camp anglais, les seigneurs et le clergé ont donc trahi le peuple et fait échouer l'entreprise de libération menée par ces grands hommes que furent Arnold, Montgomery, Franklin et Mesplet.
Fascinante, lyrique et sainement polémique, voire contestable, cette histoire des trois batailles de Québec se dévore littéralement. Elle propose une sorte de pédagogie de l'admiration qui veut inciter à l'action. «Beaucoup pourtant cherchent encore leur patrie, conclut De Lagrave. Elle est là où les ancêtres ont versé leur sang pour la sauvegarder, lui assurer sa liberté, combattre pour elle. Et Québec, la vraie capitale, est et demeure le miroir de cette fierté de tout un peuple. C'est avec un peu de terre et beaucoup d'idéal qu'on fonde la patrie.»
louisco@sympatico.ca
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Les trois batailles de Québec. Essai sur une série de trahisons
Jean-Paul De Lagrave
Trois-Pistoles
Trois-Pistoles, 2007, 216 pages
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En supplément

Jean-Paul de Lagrave - Les Trois Batailles de Québec: Essai sur une série de trahisons

É.P.

De François-Joseph Clugnet, avocat de Québec qui indiqua à Wolfe le sentier qui lui permit de pénétrer sur les plaines d'Abraham, au clergé catholique totalement soumis à la monarchie anglaise, l'histoire de la prise de Québec est marquée par toute une série de trahisons qui firent «échec à la liberté». C'est sous cet angle inusité que Jean-Paul de Lagrave relate la Conquête anglaise dans un essai intitulé Les Trois Batailles de Québec: Essai sur une série de trahisons. Accompagné d'illustrations inédites, l'ouvrage offre une riche synthèse des faits entourant ces combats déterminants, mais généralement dilués dans les manuels et les cours d'histoire. Au-delà de l'action méprisable des traîtres, de Lagrave rappelle également l'action de certains braves et la parole de certains sages, retraçant une situation somme toute complexe où s'affrontèrent les intérêts divergents d'une société multiculturelle avant la lettre, où cohabitaient Français, Anglais, Canadiens, Hurons et Iroquois. Éd. Trois-Pistoles, 2007, 212 p.
- source Voir 11 octobre 2007


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