Les maudits journalistes

Salaire des élus

Quand ma collègue Kathleen Lévesque, du Devoir, avait mis au jour ce qui est devenu [l'«affaire Bréard»->6997], en février 2002, les péquistes l'auraient étripée.

Raymond Bréard, un ami personnel du premier ministre Bernard Landry, dont il avait dirigé le cabinet à l'époque où il était ministre des Finances, était maintenant le directeur général du PQ. Mme Lévesque avait découvert qu'immédiatement après avoir quitté le bureau de M. Landry, M. Bréard avait fondé une firme de lobbyistes, Oxygène 9, et touché une somme de 200 000 $ en commission sur des subventions destinées à l'industrie culturelle.
Le hasard -- car c'en était un, malgré ce qu'on croyait au PQ -- avait voulu que l'article paraisse le matin même où s'ouvrait un conseil national au centre Sheraton de Laval. Pendant toute la fin de semaine, ma collègue s'était fait apostropher sans ménagement par des délégués furieux. Encore une fois, les maudits journalistes avaient trouvé le moyen de saboter une réunion péquiste.
Après avoir songé pendant un moment à intenter une poursuite contre Le Devoir, M. Bréard avait finalement démissionné, à la lourde insistance de Pauline Marois, qui avait fait preuve d'une fermeté qu'on ne lui connaissait pas à l'époque, alors que M. Landry ne savait pas trop quelle attitude adopter.
M. Bréard n'avait commis aucune illégalité, mais l'affaire soulevait trop de questions sur le plan de l'éthique. Déjà en difficulté dans l'opinion publique, le PQ ne pouvait pas se permettre de traîner un tel boulet.
Trois semaines plus tôt, un autre collègue, Denis Lessard, de La Presse, avait révélé les liens étroits qui unissaient le ministre de l'Industrie, du Commerce et des Régions, Gilles Baril, au successeur de M. Bréard chez Oxygène 9, André Desroches. Ébranlé, M. Baril avait lui aussi démissionné, moins de 24 heures après M. Bréard.
Fort de ces révélations, le chef de l'opposition officielle, Jean Charest, avait réclamé à grands cris une enquête publique. M. Landry avait évidemment refusé, mais ces événements avaient précipité l'adoption d'une loi sur le lobbyisme par l'Assemblée nationale.
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Coïncidence, c'est au même centre Sheraton de Laval que l'ADQ a tenu son congrès en fin de semaine dernière. Comme leurs homologues péquistes de 2002, les militants adéquistes étaient furieux de voir les journalistes s'intéresser presque exclusivement aux 50 000 $ versés à Mario Dumont, sans se préoccuper de leur studieux travail.
Le PLQ peut s'estimer chanceux de ne pas avoir tenu son récent congrès une semaine plus tard. Les libéraux auraient été tout aussi irrités de voir l'espace médiatique monopolisé par les 75 000 $ que le premier ministre Jean Charest reçoit annuellement de son parti depuis dix ans.
Je reconnais volontiers que les médias ont un penchant pour la chicane et qu'ils consacrent souvent beaucoup d'énergie à chercher la petite bête. Cette énergie est généralement proportionnelle aux efforts que font les gouvernements et les partis politiques pour cacher les pratiques douteuses et tout ce qui va moins bien.
Il est de bonne guerre pour un chef de parti de stigmatiser «nos amis des médias» devant ses militants. Il faut bien passer sa frustration quelque part. Même le placide Robert Bourassa en sentait le besoin à l'occasion. De toute manière, venant d'un politicien dont les motivations peuvent être suspectes, les journalistes préfèrent généralement les reproches aux félicitations.
Dans une entrevue à Christiane Charette, M. Dumont en a remis: «Il n'est pas impossible qu'on mette notre pied à terre avec certains d'entre eux.» Le chef de l'ADQ semble trouver qu'on ne lui témoigne pas tout le respect auquel il estime avoir droit.
À l'époque où il était simple député indépendant à l'Assemblée nationale, il semblait pourtant bien aise de l'importance démesurée qui était accordée à ses interventions. Quoi qu'il en soit, un conflit avec la presse n'est peut-être pas ce dont l'ADQ a le plus besoin en ce moment.
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À l'issue du congrès, M. Dumont a raillé la sollicitude des journalistes pour les membres de son parti qui ignoraient lui verser un salaire. Le problème, c'est que l'ADQ n'est pas une secte. Son chef est également membre de l'Assemblée nationale et chef de l'opposition officielle.
S'il avait été moins anxieux de régler ses comptes avec les médias, il aurait pu profiter de l'intervention du jurisconsulte de l'Assemblée nationale pour proposer lui-même l'adoption d'un code d'éthique qui forcerait les élus à dévoiler la totalité et la provenance de leurs revenus au lieu d'en laisser l'initiative au gouvernement.
Jean-Marc Fournier, qui avait lui-même participé avec enthousiasme à la partie de salissage la semaine dernière, a eu raison de vouloir calmer le jeu, mais il ne voit toujours aucun problème à ce que M. Charest ait caché pendant dix ans qu'il touchait une double rémunération.
Malgré toute la sympathie qu'on peut avoir pour les militants de l'ADQ dont la fin de semaine a été gâchée, il est clair que seules la curiosité et l'insistance de la presse ont fait en sorte que M. Fournier estime soudainement que le timing était bon pour discuter de ces questions, de la même façon que l'«affaire Bréard» avait convaincu le gouvernement Landry de l'urgence d'encadrer les activités des lobbyistes.
Même le directeur général des élections veut maintenant profiter de l'occasion pour forcer les partis politiques à un peu plus de transparence dans la présentation de leurs états financiers. Il reste à voir quelles suites seront données à ces belles intentions une fois la tempête passée.
Toutefois, au risque de passer pour celui qui cherche encore la petite bête, ce qui est envisagé ne changerait rien au problème de fond. Reconnaître publiquement l'existence d'une pratique douteuse sur le plan de l'éthique ne la rend pas nécessairement plus vertueuse. Que la chose soit sue ou non, il demeurera toujours aussi discutable qu'un dirigeant politique puisse recevoir une rémunération autre que celle qui lui est versée par l'État.
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mdavid@ledevoir.com


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