Le retour de l'école ethnique ou le clientélisme d'État

2005

Une évolution et une maturation considérables de l'opinion semblaient s'être produites depuis une dizaine d'années au Québec à propos de la place à faire à la diversité culturelle et religieuse croissante au sein de la société.
Héritière de plus d'un siècle d'élaboration d'une conscience de soi polarisée entre une majorité catholique d'origine française et une minorité protestante (souvent dominante) d'origine britannique, notre société avait laissé peu de place aux nouveaux arrivants, juifs d'abord, puis italiens et grecs, au sein de ses institutions et sur la scène de la représentation d'un nous collectif.
C'est ainsi que les immigrants juifs furent exclus des écoles catholiques et qu'on leur refusa le développement de leur propre système scolaire dans la logique des écoles publiques réservées aux seuls catholiques et protestants. Ils obtinrent finalement la possibilité de développer leur réseau dans le cadre du système privé et il fut fréquenté par une minorité de la population juive capable d'en assumer le coût. Un troisième ensemble d'écoles ethniques, à vocation de reproduction culturelle encore plus accentuée, s'ajouta ainsi aux deux premiers ensembles.
Soucieux de bien marquer son ouverture aux autres, le gouvernement du Parti québécois reconnut des écoles grecques et arméniennes au cours de son premier mandat. Bien peu de citoyens avaient encore commencé à réfléchir à la question de la diversité ethnique et religieuse au moment où s'élaboraient les premières esquisses d'une identité québécoise qui se voulait inclusive.
Depuis les années 90, l'opinion publique a parcouru une longue route que les décisions démocratiques de l'État ont reconnue et balisée. Le Québec est une société pluriculturelle résultant de son histoire passée comme des tendances lourdes de la mondialisation contemporaine. Accueillantes à cette diversité, la société et ses institutions favorisent le métissage interculturel tout en convoquant tous les citoyens dans la construction d'une cité commune. À cette fin, le français constitue la condition de la communication et de l'échange, d'ou son statut particulier.
Que faire de l'école ?
Que faire du seul autre instrument collectif permettant l'entrée en culture : l'école ? Faut-il favoriser la logique de l'école ethnoreligieuse traditionnelle en l'élargissant aux nouvelles communautés musulmanes, hindoues, bouddhistes, sikhs, chrétiennes orientales, etc., comme peut le suggérer l'esprit d'équité et de non-discrimination ? Faut-il au contraire en finir avec ces matrices de reproduction des solitudes et des oppositions en déconfessionnalisant le système scolaire pour disposer de véritables écoles communes, laboratoire de l'apprentissage d'une culture partagée, premier lieu de l'échange des différences ? Adoptée en juin 2000, la loi 118 a tranché un débat démocratique majeur en faveur de la seconde option.
Du coup les écoles ethniques à composante religieuse forte disposant du financement de l'État en tant qu'écoles privées pouvaient sembler en porte à faux. Cette question chaude faillit être posée dans l'avis remarquable du Conseil des relations interculturelles soumis à la ministre des Relations avec les citoyens et l'Immigration et intitulé Laïcité et diversité religieuse : l'approche québécoise (26 mars 2004).
La laïcité à la québécoise ne refoule pas la différence religieuse en dehors de l'espace public, comme le fait la tradition française. Elle en aménage la présence avec souplesse. Mais ces accommodements ne doivent pas remettre en cause les institutions au sein desquelles s'apprennent et se partagent valeurs et règles communes permettant de bâtir une coexistence féconde. Le partage des mêmes règles civiles (droit et institutions juridiques) et des mêmes milieux d'éducations s'impose d'évidence. Seul l'État détient en notre nom le pouvoir de mettre en oeuvre ce programme citoyen démocratique.
Alerte générale
Or la nouvelle que le Québec financera à 100 % des écoles privées juives sonne comme un signal d'alarme. Sommes-nous en train d'assister à la revalorisation de l'école ethnique au motif de «favoriser les échanges culturels» ?
Il faudrait alors promouvoir ces pépinières de la différence religieuse et culturelle et développer en toute logique des programmes d'aide aux écoles dont le projet serait précisément de cultiver la différence pour assurer la richesse et la diversité des échanges. Il ne faudrait pas oublier de financer à 100 % des écoles «véritablement catholiques canadiennes françaises» et des écoles «véritablement protestantes» afin que les non-chrétiens puissent eux aussi faire l'expérience d'une intense différence !
Écrire cela montre bien l'absurdité de cette argumentation. Il s'agit d'autre chose. Je soupçonne pour ma part la manifestation d'une bonne dose d'État clientéliste qui veut récompenser ainsi un groupe particulièrement compact d'électeurs et laisser deviner des promesses à des communautés ethnoreligieuses plus jeunes. Il se pourrait aussi qu'on y décèle l'absence de prévision des conséquences à long terme dont nous voyons tous les jours de nouveaux exemples. Or il y a ici motif à alerte générale, et il faut qu'une forte opinion laïque et citoyenne s'exprime.
Puis-je dire que je suis particulièrement malheureux que cette décision mette en scène des institutions de la communauté juive. J'ai appris à connaître de près et à estimer bien des membres de cette communauté de nos concitoyens. Je sais leur attachement aux institutions que plusieurs générations ont bâties et qui font de Montréal une ville assez unique en Amérique du Nord. Depuis plusieurs années, je vois ces parents souffrir du départ de la majorité des jeunes qui, éduqués très souvent dans des institutions juives, ne se sentent pas à l'aise dans une société québécoise dont ils n'ont pas appris à partager la culture populaire et les loisirs.
Je redoute que la judaïsation possible du débat public ne nous fasse dévier complètement de la seule question véritable : voulons-nous vraiment faire la promotion de l'école québécoise commune ayant comme objectif la socialisation de tous nos enfants, quelles que soient leurs différences ? Si, portés par notre jeune tradition politique en la matière, nous voulons confirmer l'orientation déjà prise et que cette petite décision prise en catimini déforme, alors il faut demander l'annulation ou la non-reconduction des contrats déjà signés et soumettre la nouvelle orientation gouvernementale à un vaste débat public.
Louis Rousseau
_ Professeur, département des sciences religieuses, Université du Québec à Montréal


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