Le retard économique du Québec

Le «modèle québécois»

Le Québec se situe parmi les sociétés les plus prospères du monde. Cependant, par rapport à ses voisins, canadiens ou américains, le Québec affiche les résultats parmi les plus bas quant à sa prospérité évaluée par son produit intérieur brut (PIB) par habitant.
En comparaison avec ses voisins canadiens, le Québec continuait en 2004 d'afficher un écart de prospérité de 16 %, ou 6300 $ par habitant. Cet écart existe depuis longtemps. Il était de 2000 $ (12 %) en 1961 et de 5500 $ (18 %) en 1985. Il n'est donc pas lié à une conjoncture exceptionnelle mais plutôt à des facteurs qui sont à l'oeuvre de façon systématique depuis des décennies.
L'enjeu est de taille. Si le Québec affichait une prospérité par habitant équivalente à celle de ses voisins canadiens, les ménages québécois pourraient compter sur une augmentation de leur revenu disponible (après impôts) de 8500 $, soit un gain de plus de 15 %. Les divers ordres de gouvernement au Québec verraient leurs recettes augmenter de plus de 18 milliards de dollars, ce qui va bien au-delà de toutes les estimations du fameux déséquilibre fiscal.
Il est donc opportun de se demander comment on pourrait refermer cet écart de prospérité. Une bonne façon de déblayer le terrain est de tenter d'expliquer quelles sont les composantes de cet écart pour ensuite s'interroger sur des mesures qui pourraient infléchir leur tendance.
Nous utiliserons une méthodologie que l'Institut de compétitivité et de prospérité de Toronto a développée pour analyser l'économie ontarienne et, par la suite, l'économie canadienne. Elle décline les composantes du PIB pour attribuer l'écart total remarqué entre les divers facteurs qui entrent dans sa composition.
Ainsi, notre mesure de prospérité (le PIB par habitant) se compose d'un volet productivité et d'un volet main-d'oeuvre. La combinaison du travail de la main-d'oeuvre présente sur le territoire donné et des outils de production à sa disposition va se matérialiser en production de biens et de services.
Lorsqu'on applique cette méthodologie à la comparaison du Québec avec ses voisins canadiens, on arrive aux conclusions suivantes.
L'écart de prospérité de 6300 $, remarqué en 2004, s'expliquait par des facteurs de productivité équivalents à 2400 $, soit 38 % de l'écart, et par des facteurs de main-d'oeuvre correspondant au solde de 3900 $, soit 62 %.
En analysant les facteurs de productivité, on constate d'abord que le manque à gagner du Québec ne vient pas de sa structure industrielle. La composition de l'activité économique au Québec est moderne et tournée vers l'exportation. On pourrait cependant accroître son efficacité, ce qui ajouterait 1000 $ par habitant, si le Québec affichait le même degré d'efficacité que ses voisins.
On constate aussi que, depuis longtemps, le Québec investit systématiquement moins que ses voisins en capital destiné à accroître la productivité (machinerie, équipement et logiciels). Cela explique 500 $ de l'écart par habitant.
Le degré d'éducation moindre des Québécois explique quant à lui 900 $ de l'écart total. En effet, si la main-d'oeuvre québécoise avait le même degré de scolarité que ses voisins canadiens, les revenus des Québécois auraient été supérieurs de 900 $ par habitant, soit près de sept milliards de dollars de plus. L'essentiel de l'écart vient d'une moins grande scolarisation universitaire et d'un taux de décrochage supérieur au secondaire.
Si les écarts au chapitre de la productivité sont considérables, ceux reliés à la main-d'oeuvre le sont encore plus.
La main-d'oeuvre québécoise
Un avantage de 400 $ par habitant lié au profil de la population disparaît lorsque nous examinons les autres facteurs reliés à la main-d'oeuvre. La participation de la population en âge de travailler au marché du travail a de tout temps été inférieure au Québec qu'ailleurs au Canada. Cet écart s'est rétréci au cours des dix dernières années, notamment à cause d'une plus grande participation féminine, mais en 2004, il expliquait toujours 1100 $ par habitant sur les 3900 $ provenant des facteurs de main-d'oeuvre. On continue de constater un écart croissant dans la participation au marché du travail des hommes de 50 ans et plus, défavorable au Québec.
Parmi ceux qui font partie du marché du travail, seulement une partie a un emploi. Comme le taux de chômage au Québec a été systématiquement au-dessus de ceux prévalant ailleurs au Canada, cette déficience expliquait 700 $ par habitant de manque à gagner sur notre mesure de prospérité en 2004.
Le dernier élément relié à la main-d'oeuvre concerne l'intensité de la main-d'oeuvre en emploi, soit le nombre d'heures travaillées. L'écart du Québec y est significatif et s'est détérioré systématiquement depuis les années 70. Encore ici, ce n'est pas une question de conjoncture. On explique ainsi 2500 $ de l'écart de prospérité, soit 40 %.
Heures travaillées
Cette dernière question soulève toujours de nombreux débats. Les études récentes, dont certaines menées par l'Institut de compétitivité et de prospérité, ont évalué que les Ontariens travaillaient en moyenne, entre 1997 et 2004, un peu plus de trois semaines de moins que leurs vis-à-vis américains et que les Québécois, au cours de la même période, travaillaient deux semaines de moins que les Ontariens.
Les comportements des Québécois ne diffèrent pas totalement de ceux de leurs voisins ontariens. On remarque les mêmes tendances à prendre plus de semaines entières de congé ou de vacances, à plus travailler à temps partiel et à passer moins d'heures par semaine au travail. Toutefois, l'écart de près de deux semaines de travail avec l'Ontario s'explique presque en totalité par le fait qu'un moins grand nombre de Québécois travaillent de «longues semaines» (50 heures et plus) et par une plus grande propension à s'absenter du travail pour des raisons de maladie.
On note de plus qu'une partie plus considérable des travailleurs à temps partiel au Québec le sont de façon involontaire, et ce, quel que soit leur degré d'éducation. Manifestement, plusieurs des travailleurs québécois souhaiteraient travailler davantage.
Ces différences entre les heures travaillées au Québec et en Ontario peuvent aussi être décomposées selon l'appartenance du travailleur au secteur public ou au secteur privé et s'il est syndiqué ou non. Sur la période visée par l'étude québécoise (1997-2004), un employé du secteur public au Québec travaillait l'équivalent de sept semaines de moins que son vis-à-vis du secteur privé. Comme la proportion d'emplois du secteur public (23,1 %) au Québec est plus grande qu'en Ontario (19,5 %), ce facteur représente près de 12,5 % du différentiel Québec-Ontario.
On remarque aussi le même phénomène entre les travailleurs syndiqués et non syndiqués. Les premiers représentent 34,1 % des travailleurs au Québec alors que la proportion ontarienne de travailleurs syndiqués n'est que de 25,3 %. On estime à près de cinq semaines par année le différentiel d'heures travaillées au Québec entre un syndiqué et un non-syndiqué. On explique ainsi près du quart de l'écart Québec-Ontario à ce titre.
Les différentiels privé-public et syndiqué-non-syndiqué ne s'additionnent pas puisque la proportion des emplois syndiqués est très élevée dans le secteur public. On doit cependant retenir qu'une partie plus considérable de la main-d'oeuvre québécoise est active dans un environnement moins «fluide» qu'en Ontario.
Comment agir
Ainsi, plus de 60 % du différentiel entre Québec et le restant du Canada s'explique par des questions reliées à la main-d'oeuvre. On peut supposer qu'une partie des comportements des Québécois sur le marché du travail correspond à des choix qui leur sont personnels. Mais l'ampleur des écarts remarqués laisse penser que d'autres facteurs sont à l'oeuvre et peuvent les expliquer.
Lorsqu'on constate une moins grande participation au marché du travail, on peut penser que les qualifications professionnelles sont souvent en cause. La baisse substantielle au cours des dernières années de la participation des hommes âgés de plus de 50 ans pourrait s'expliquer par l'inadéquation de leurs qualifications et des demandes du marché du travail d'aujourd'hui, notamment à la suite des bouleversements remarqués dans le secteur manufacturier.
Quand 33 % des travailleurs à temps partiel souhaitent travailler à temps plein, il est possible qu'une activité économique accrue les aide à atteindre leur objectif, mais il est aussi possible qu'ils n'aient pas les qualifications requises. C'est donc un vaste programme de requalification professionnelle dont nous avons besoin ici pour corriger la situation actuelle.
Par ailleurs, lorsque des différences considérables d'heures travaillées sont remarquées dans des secteurs économiques précis, on peut supposer qu'il y a des rigidités dans le fonctionnement du marché du travail que nos voisins ne semblent pas avoir. Le secteur de la construction en est probablement un bon exemple.
Le retard au chapitre des investissements ne fait pas de doute. Il remet
en question nos politiques de taxation, qui imposent le capital investi trop durement.
L'effort à consacrer à l'éducation est crucial pour accroître la prospérité des Québécois. Il devient critique de mieux financer le secteur universitaire afin d'augmenter la proportion des Québécois ayant un diplôme universitaire et de s'attaquer pour de bon au décrochage scolaire au secondaire. Le secteur professionnel est un pivot essentiel à la requalification des nombreux travailleurs affectés par les bouleversements de l'industrie manufacturière.
Finalement, il faut permettre à la main-d'oeuvre d'être plus souple et plus mobile. Le faible nombre d'heures travaillées cache des rigidités dans plusieurs secteurs de l'économie. Il nous alerte aussi en ce qui a trait aux problèmes de requalification de la main-d'oeuvre. Il est aussi possible que le régime fiscal actuel décourage de travailler un plus grand nombre d'heures en rendant les heures additionnelles «pas assez payantes».
Bref, voilà des orientations tangibles qui pourraient améliorer la situation sans déclencher de révolution. Encore faut-il en être convaincu!
Il n'est pas essentiel d'être plus prospère. Toutefois, l'ensemble des ménages québécois n'auraient aucune difficulté à s'accommoder de revenus supplémentaires. Le secteur public du Québec non plus!
***
Claude Séguin, Vice-président principal de CGI et ancien sous-ministre des Finances du Québec

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