Le renouveau pédagogique : un remède idéologique et inapproprié

Éducation — Effondrement du système


À la fin des années 1990, le ministère de l'Éducation a mis en place une ambitieuse réforme de tout le système d'éducation. Ses objectifs? Favoriser la réussite scolaire (lire l'obtention d'un diplôme) et réduire le décrochage des élèves issus des milieux défavorisés. Les moyens proposés sont radicaux : remplacement du cours magistral par l'approche projets, disqualification de l'effort au profit du jeu, promotion de l'estime de soi par l'utilisation de bulletins non chiffrés et les bravos systématiques, accent sur la réalisation de productions concrètes.
Ce renouveau n'a de pédagogique que le nom. Il est en fait une entreprise idéologique fondée sur une conception de l'éducation reposant sur le mépris de 2500 ans de pédagogie et de la qualification des enseignants, le nivellement par le bas, le refus de reconnaître que tout apprentissage passe par l'effort, et la promotion de méthodes d'enseignement à l'efficacité douteuse.
Une opposition factice
L'élément central de la réforme porte sur la réduction de l'emphase mise jusque là sur les connaissances pour favoriser l'acquisition de compétences. Comme si l'enseignement magistral ou par objectifs n'avait produit que des imbéciles incapables de réfléchir et d'agir à partir de ce qu'ils ont appris. Cette opposition entre les compétences et les connaissances est factice et elle est en outre fondée sur un présupposé erroné du socioconstructivisme : celui qui veut que les «apprenants» (opposés aux «élèves» d'antan, qui soi disant ingurgitaient les connaissances de manière passive et sans les comprendre) soient en mesure d'organiser eux-mêmes leurs apprentissages.
Mais sur quels fondements l'apprenant organisera-t-il ceux-ci s'il ne connaît rien du sujet à partir duquel il doit construire un projet, si l'acquisition de connaissances l'«ennuie», une fois passées les 10 ou 15 minutes consacrées aux «capsules notionnelles» prévues par le renouveau, si son bagage de connaissances se limite à ce qu'il a acquis en «chattant» devant son ordinateur ou en regardant la télévision?
L'enseignant devient un cheerleader
Dans le jargon de ce pseudo renouveau, l'enseignant est devenu un «passeur», presque un «cheerleader». Ce jargon pédagogisant n'est pas innocent : il correspond à une bureaucratisation du métier ainsi qu'à un refus de reconnaître la compétence de ceux qu'on appelait jadis des «maîtres» et la spécificité des disciplines. C'est un nivellement de la profession, les enseignants étant devenus des pions interchangeables au gré de la volonté des pédagogues qui n'enseignent pas mais pilotent les réformes à partir de leurs chaires.
Conception Nintendo de l'éducation
Dans les classes, l'effort a été mis au rancart au profit du «ludique». Quelle trouvaille: plus besoin de travailler, de se «creuser les méninges» pour apprendre. C'est le Jardin d'Éden : il suffit de cueillir le fruit à l'arbre de la connaissance, de se pencher pour se désaltérer à la source de la sapience. Cette conception Nintendo de l'éducation est une billevesée. Même les fans de Mario Bros. se sont écorchés les pouces et ont souffert mille «game over» avant de savourer la victoire. Les golfeurs professionnels, si élégants, frappent chaque jour des centaines de balles au champ de pratique. Masquer le fait que l'apprentissage passe par l'effort est une lâcheté.
Cette dévalorisation du labeur est accentuée par la généralisation du sacro-saint travail en équipe. Mon expérience m'a amené à constater qu'il n'y a que trois modes de travail en équipe : la conjonction des efforts de chacun, phénomène épisodique et conjoncturel dont j'ai rarement été témoin ; le saucissonnage du travail, situation la plus répandue, dont les effets pédagogiques confinent à la nullité ; et la prise en charge de l'essentiel du travail par un ou deux membres de l'équipe, laquelle n'apporte rien à ceux qui ne contribuent pas et dégoûte les leaders. Pourquoi alors les pédagogues le promeuvent-ils ? Parce qu'ils espèrent que le mélange des forts et des faibles favorisera la réussite des derniers, qui profiteront du talent et de la motivation des premiers, et que l'attribution d'un seul résultat pour l'ensemble du projet garantira la note de passage même aux cancres et aux paresseux. Cette culture de la déresponsabilisation est désastreuse.
La pédagogie par projets
La réforme suppose en outre une pédagogie par projets. Outre le temps que requiert chacun de ceux-ci pour une faible somme d'apprentissages, cette approche ne développe que l'aspect concret des choses : organiser une vente de vieux jouets pour apprendre les pourcentages ; mettre sur pied un spectacle rock pour apprendre les notions de base de la musique ; etc. Comment cette obsession du palpable permettra-t-elle aux apprenants de développer leur esprit formel, essentiel à la compréhension des concepts, incontournables en sciences humaines ? Comment seront-ils préparés pour les programmes techniques au cégep ou pour les formations scientifiques à l'université, qui requièrent une base minimale de connaissances ?
Soit par idéologie, soit par calcul, les concepteurs de la réforme ont pris soin d'habiller celle-ci des oripeaux du progressisme. Se présentant comme les défenseurs des apprenants issus de milieux défavorisés, ils ont réussi à transformer leurs critiques en réactionnaires. Les enseignants qui dispensent encore des connaissances prennent les élèves pour des cruches ; ceux qui pensent que l'échec scolaire sanctionne l'incompétence ou le manque de travail sont assimilés à des tortionnaires ; les praticiens de l'enseignement magistral sont des dinosaures.
Problème social et familial
Pour favoriser la réussite scolaire, le ministère de l'Éducation a décidé, sous l'influence de gourous déconnectés, de mettre en place une réforme qui situe les sources de l'échec et du décrochage dans les méthodes pédagogiques. Erreur : c'est un problème social et familial, qui doit être réglé par des politiques économiques et sociales. La posologie socioconstructiviste est vouée à l'échec et amènera le sacrifice d'une autre génération d'étudiants, qui ne sauront plus penser et n'auront aucune culture générale sur laquelle fonder leur compréhension du monde.
Après moult années passées à faire acquérir des connaissances aux cégépiens et à développer leurs habiletés intellectuelles, je formule cet ultime souhait : libérez-nous des pédagogues !
***
Marc Simard (Ph.D.)
_ Professeur d'histoire*
_ Cégep François-Xavier-Garneau
*auteur de manuels scolaires (Histoire du temps présent ; Histoire de la civilisation occidentale)


Laissez un commentaire



1 commentaire

  • Archives de Vigile Répondre

    5 décembre 2008

    Bonjour monsieur Simard, j'ose répondre à votre article, alors même que je prépare un travail sur le Projet éducatif et le Plan de réussite d'un collège, dans le cadre d'un cours de pédagogie collégiale.
    Pourquoi une simple étudiante se permettrait-elle de réagir à votre article ? Tout simplement parce qu'il me semble que vous n'avez pas bien saisi (ou alors, que vous interprétez à votre guise) l'approche par compétences.
    D'abord, il ne s'agit pas seulement de faire des projets. Ensuite, le cours magistral n'est aucunement méprisé par les pédagogues. L'approche par compétences implique seulement que les enseignants ne prennent pas leurs étudiants pour des cruches. C'est dans cette optique que le travail d'équipe (d'ailleurs, il faut apprendre à nos étudiants à travailler en équipe, si l'on remarque des lacunes de ce côté, cela s'apprend, comme toute bonne chose...) et la variété des stratégies d'enseignement et d'apprentissage sont valorisés.
    Si j'en juge par votre article, apprentissage et plaisir ne vont pas de pair. Une telle conception de l'enseignement est regrettable. Apprendre en ayant du plaisir n'est pas aussi facile que vous le laissez entendre. Au contraire, cela demande de la créativité, de la motivation et favorise l'acquisition des savoirs.
    Il est absurde de croire que l'approche par compétences facilite la résussite des cancres ou nivelle par le bas l'éducation. Croyez-moi. J'ai subi pendant 16 ans un enseignement de type encyclopédique et pendant 3 ans la platitude des cours magistraux (sans interruption) avant d'entrer en pédagogie, où l'approche par compétences est implantée. Résultat ? Je n'ai rien retenu de mes 3 années de cours magistraux (où je me suis bourrée le crâne avant chaque examen pour recracher sur papier ce que mes enseignants attendaient de moi et où j'ai eu, ma foi, des notes plus qu'acceptables) et dois présentement travailler beaucoup plus durement pour obtenir des notes passablement acceptables en pédagogie.
    De plus, cette approche m'a permis de retrouver ma première motivation scolaire : apprendre. Car, permettez-moi de vous le dire, 3 ans de cours magistraux ne forment que des étudiants performants, angoissés par leurs résultats et incapables de transférer leurs connaissances.
    C'est pour ces raisons (et plusieurs autres) que je crois au Renouveau et que je ne peux m'empêcher de penser, à la lecture de votre article : encore un enseignant réfractaire au changement...quel dommage pour nos étudiants !