Le prix à payer

Si les impératifs de la croissance deviennent incompatibles avec la protection du français, que faut-il sacrifier?

La langue - un état des lieux

Cette fois-ci, Mario Dumont a parfaitement raison: il était totalement irresponsable de tenir une vaste consultation sur les quotas d'immigration en commission parlementaire sans prendre en compte toutes les informations disponibles.

L'étude du démographe Marc Termote sur l'évolution démo-linguistique ne brosse peut-être pas l'ensemble du portrait, mais en cachant des données politiquement embarrassantes sous prétexte qu'elles seront incluses plus tard dans le bilan quinquennal de l'Office québécois de la langue française (OQLF), le gouvernement Charest a pris un risque impardonnable avec les intérêts fondamentaux de la société québécoise.
Il est vrai que le chef de l'ADQ utilise trop souvent un ton démagogique qui a pour effet de dévaloriser ses arguments, même quand ils sont valables. S'interroger sur les limites de notre capacité d'accueil et d'intégration ne constitue en aucune façon une attaque contre les immigrants mais plutôt le constat de la faible attraction du français dans le contexte nord-américain.
Certes, il devient difficile de suivre la pensée de la ministre responsable de la Charte de langue française, Christine St-Pierre. En décembre dernier, elle avait accueilli les données du recensement de 2006 avec un jovialisme proprement renversant, mais sa plus récente réflexion semble la mener elle aussi à la conclusion que le français est bel et bien en perte de vitesse au Québec et plus particulièrement à Montréal. Vaut mieux tard que jamais, bien sûr, mais attendons quand même de voir où elle en sera dans quelques semaines, quand l'OQLF publiera son bilan.
Il n'est cependant pas trop tôt pour s'interroger sur certains aspects de la politique québécoise en matière d'immigration, qui semblent contredire un objectif fondamental qu'elle prétend viser, c'est-à-dire assurer la pérennité du fait français.
Dans le contexte de sous-fécondité de la société québécoise, tout le monde reconnaît la nécessité de l'immigration, notamment pour maintenir le bassin de main-d'oeuvre et de consommateurs essentiel à la croissance de l'économie.
Le départ à la retraite des baby-boomers et la décroissance démographique créeront un «bogue»
de l'emploi d'ici quatre ans, alors que les entreprises québécoises ne sauront plus où recruter leurs employés.
Il y a cependant des limites à avoir le beurre et l'argent du beurre. Si les impératifs de la croissance deviennent incompatibles avec la protection du français, que faut-il sacrifier?
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Il y a une vingtaine d'années, le gouvernement Bourassa avait innové avec son programme d'immigrants investisseurs. Dans le climat d'incertitude à propos de l'avenir de Hong Kong, faciliter la venue de gens d'affaires prêts à investir leurs millions et à créer de l'emploi au Québec semblait une idée lumineuse. Jalouses de cette concurrence, d'autres provinces canadiennes s'étaient d'ailleurs empressées de créer des programmes similaires.
En 2007, le Québec a sélectionné 5700 gens d'affaires provenant en majorité de Chine et du Moyen-Orient. Contrairement à ce que certains pourraient croire, le plus gros bureau d'immigration du
Québec à l'étranger n'est pas situé à Paris mais à Hong Kong.
À la différence d'autres catégories d'immigrants, ces gens n'ont pas d'obligation ni même d'avantage à connaître le français pour être sélectionnés. Dans la grille de sélection, on leur accorde des points pour leur expérience en gestion et leurs ressources financières mais pas pour leur connaissance du français. D'ailleurs, les entrevues se font généralement avec des interprètes.
Le plan d'immigration pour 2008 prévoit d'attirer jusqu'à 7000 de ces immigrants investisseurs qui deviendront autant d'employeurs potentiels, dont la majorité s'installera à Montréal sans connaître le français. Certains auront peut-être le goût de l'apprendre ou en verront l'intérêt, mais combien?
Qui sait, la journaliste du Journal de Montréal qui a fait enquête sur la langue d'accueil et de service dans les commerces du centre-ville a peut-être été engagée dans un établissement ouvert ou acheté par un de ces immigrants investisseurs qui, ne parlant pas français lui-même, ne voit pas la nécessité d'embaucher des vendeuses capables de servir les clients en français.
Quand il a été sélectionné, il n'a pas dû sentir une grande pression pour s'intégrer à la majorité francophone. Si, au surplus, la clientèle francophone diminue et n'exige pas d'être servie dans sa langue, pourquoi se donnerait-il tout ce mal?
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Il est bien possible qu'un immigrant investisseur à qui on imposerait la connaissance du français préférerait s'installer en Ontario ou en Colombie-Britannique. Autant d'emplois dont le Québec devrait se passer.
Dans le cas des très petites entreprises de moins de dix employés, qui pullulent dans le commerce de détail, il est vrai que la francisation risquerait de devenir un véritable casse-tête bureaucratique.
Depuis 30 ans, le principal argument utilisé par les gouvernements successifs pour ne pas l'imposer aux entreprises de moins de 50 employés est cependant d'ordre économique. Chaque fois que la question a été soulevée, on a fait valoir que le coût serait trop élevé pour plusieurs d'entre elles, qui seraient forcées de fermer leurs portes.
Il est clair que les ressources investies dans l'intégration demeurent très insuffisantes. Il est encore plus inquiétant de voir un gouvernement tenter de cacher l'état de fragilité dans lequel se trouve le français au Québec.
On peut penser qu'un Québec souverain serait en mesure d'envoyer un message plus convaincant aux nouveaux arrivants et de rendre les mesures contraignantes moins indispensables.
Quel que soit le statut politique du Québec, il est cependant inutile de nier que l'épanouissement d'une société francophone en Amérique du Nord a un prix, y compris un prix économique, comme il y en a un pour la protection de l'environnement, qu'il soit assumé par les consommateurs, les entreprises ou l'État. La véritable question est de savoir si les Québécois sont prêts à le payer.
mdavid@ledevoir.com


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