Le guet-apens de la souveraineté alimentaire

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Agroalimentaire - gestion de l'offre


(Photo Alain Roberge, La Presse)


Plusieurs groupes au Québec font l’éloge de la souveraineté alimentaire, ces jours-ci. Une déclaration pronant cette idée a même été rendue publique, vendredi, à Montréal.



Ces gens maintiennent que le Québec doit se doter d’une capacité domestique suffisante pour nourrir ses propres citoyens. Sans quoi, le Québec est condamné à dépendre économiquement de plusieurs États ayant un avantage compétitif imposant, plaident-ils.
La souveraineté alimentaire est ni plus ni moins le droit des peuples et des communautés de gérer leur agriculture sans être obligés de se soumettre à des exigences extérieures, notamment aux règles de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). De prime abord, la souveraineté alimentaire représente une notion attrayante pour l’agriculture québécoise, mais celle-ci pourrait vraisemblablement mener l’industrie agroalimentaire québécoise à la catastrophe économique.
Dans un premier temps, la souveraineté alimentaire s’arrime mal avec la réalité économique québécoise. Au delà d’un climat nordique peu favorable aux agriculteurs, l’économie québécoise dans son ensemble dépend grandement de ses exportations. En effet, environ 60 % du PIB québécois est exporté, ce qui signifie qu’une proportion semblable d’emplois dépend du commerce extérieur. Bref, l’économie québécoise est fortement ouverte sur le monde. (...)
Dans un deuxième temps, la souveraineté alimentaire représente un véritable frein au développement d’une économie. Le processus de développement et de création de richesse est directement lié à l’innovation. Dans l’histoire du monde, les États qui s’affairent à maintenir une souveraineté alimentaire ont toujours du mal à innover et à vivre un progrès social et économique satisfaisant.
L’effondrement du mur de Berlin en 1989, par exemple, a exposé plusieurs économies inefficaces à des forces concurrentielles intimidantes. La souveraineté alimentaire forcerait la province à déployer plus de ressources que nécessaire à un seul secteur d’activité. Décidément, la diversité économique de la province s’en trouverait limitée. D’ailleurs, avec la hausse du dollar canadien, la productivité est maintenant d’une importance capitale. (...)
Sécurité alimentaire
Dans un troisième temps, prétendre que la souveraineté alimentaire améliorerait la performance de nos systèmes d’approvisionnement en matière de sécurité alimentaire est une erreur. Les données pour soutenir une telle affirmation n’existent tout simplement pas. Il est déjà très difficile de retracer les cas d’intoxication alimentaire causés par un produit commercial de grande envergure.
La gestion d’un rappel alimentaire est complexe en soi et essayer de déterminer les liens de causalité n’est pas de tout repos. Pour des problèmes d’innocuité et de salubrité alimentaire à plus petite échelle, la problématique est davantage complexe. Le « pointage du doigt » en région n’est pas très probant. Vu le contexte intimiste propre aux petits villages du Québec, il est particulièrement délicat pour un consommateur de révéler les fautes d’une petite entreprise locale.
De surcroît, le fait de miser sur le libre-choix des consommateurs et le libre-échange constitue une option de première nécessité pour le Québec. En misant sur la souveraineté alimentaire, le Québec s’appauvrirait petit à petit. Selon toute vraisemblance, les prix au détail des produits alimentaires augmenteraient et les familles les plus défavorisées seraient pénalisées.
Par contre, tout en évacuant le principe de la souveraineté alimentaire, les consommateurs québécois doivent jouir d’une sécurité alimentaire sans reproche. Plus que jamais, le commerce sans frontière expose les consommateurs à de nouveaux risques. Les rappels alimentaires des derniers mois nous démontrent explicitement que la globalisation et le commerce international compliquent les choses en matière de sécurité alimentaire.
Il est dans l’intérêt du Québec et du Canada de prescrire leurs standards de sécurisation alimentaire à leurs partenaires commerciaux, sans pour autant recourir à des tactiques protectionnistes. Une telle stratégie serait susceptible de mener à la mise en place de barrières non tarifaires importunes, causant ainsi de la distorsion commerciale aux frontières.
Si le commerce international détermine la vitesse phénoménale du virage agroalimentaire, ce sont nos visions, nos valeurs et nos actes qui décideront de son dénouement. Bref, le pouvoir de choisir devrait appartenir aux consommateurs et non à des politiques publiques qui freinent le développement économique du Québec.
***
Sylvain Charlebois

L'auteur est spécialiste en distribution et sécurité alimentaire et professeur à l'Université de Regina.

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L'auteur est directeur de l'École d'études supérieures de politiques publiques Johnson-Shoyama de l'Université de la Saskatchewan. Son livre "Pas dans mon assiette" a été publié aux Éditions Les Voix Parallèles





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