La vraie saignée

Agroalimentaire - gestion de l'offre



À en croire Jean-Robert Sansfaçon dans son éditorial du 22 janvier dernier ([«Arrêtez la saignée»->17391]), une poignée d'agriculteurs dilapideraient les fonds publics destinés au soutien de l'agriculture. Il se livre à une charge à fond de train contre l'aide du gouvernement, occultant même la prudente mise en garde de la Commission sur l'avenir de l'agriculture qu'il aime tant citer, à savoir qu'«il est essentiel d'analyser avec nuance et circonspection la problématique de la production agricole et du soutien de l'État».
Pareille circonspection permet en effet de remettre les choses en perspective. Le lourd déficit qui grève actuellement le fonds d'assurance-stabilisation des revenus agricoles (ASRA) géré par La Financière agricole du Québec (FADQ) est à l'image des crises tout aussi «lourdes» qui ont secoué l'agriculture québécoise ces dernières années, dont la vache folle, la plongée du cours des céréales et du porc, l'épidémie du circovirus et le choc de la variation du dollar. Une succession de crises telle quelle a échappé à toutes les prévisions... à la façon de l'actuelle crise financière mondiale.
Par son ampleur, la situation de l'agriculture n'est pas sans rappeler la crise de l'industrie forestière ou celle de l'automobile, deux secteurs où les gouvernements sont pourtant intervenus à raison de 2 et 2,4 milliards, respectivement. S'est-il pourtant trouvé quelqu'un pour dire, comme le fait M. Sansfaçon de nos exportations agricoles, qu'on subventionne les contribuables américains pour leurs voitures, leur papier journal et leur bois d'oeuvre? Dans une économie axée sur les exportations, il faut plutôt considérer les emplois créés et les investissements qui en découlent ici, chez nous!
Il fait grand cas par ailleurs qu'un nombre restreint d'entreprises agricoles canalise une plus large part de l'ASRA. Quelle trouvaille! Cela ne fait qu'illustrer la loi quasi universelle «des 20/80» (principe de Pareto), à savoir que 20 % des unités les plus importantes accaparent 80 % de la valeur globale. Ainsi, 20 % des contribuables génèrent 80 % des impôts, 20 % du personnel fournit 80 % du travail, 20 % des lecteurs du Devoir lisent 80 % de ce quotidien. Va-t-on pour autant réformer radicalement le fisc, congédier huit employés sur dix dans les entreprises, ou Le Devoir se contenter du cinquième de son lectorat pour mousser ses abonnements!
L'ASRA a fait ses preuves depuis plus de 30 ans. Une analyse nuancée et circonspecte exige de considérer les choses dans cette perspective et non seulement dans celle d'une période de crise. De fait, en ASRA, les bonnes années finissent par compenser les mauvaises. En 2006, le fonds ASRA affichait un déficit de 257 millions dans les céréales, secteur alors en pleine crise; il sera en surplus de 25 millions cette année. En 2006 toujours, dans le porc et le porcelet, il y avait un surplus de 21,7 millions. Donnons à ce dernier secteur le temps de sortir de la tempête qui l'afflige encore avant de lui faire porter tous les maux.
Cette dernière mécanique «des vases communicants» nous conduit en outre à un autre point fondamental: l'argent de l'ASRA n'équivaut pas qu'à des subventions. Il s'agit d'emprunts contractés par La Financière agricole et les agriculteurs. Sur le déficit actuel de l'ASRA, 280 millions devront donc être remboursés par ces derniers à travers leurs primes d'assurance. En fait, quand le déficit de l'ASRA augmente, je peux vous garantir que les producteurs agricoles reçoivent un signal très clair du marché: leurs primes augmentent! Il n'en est pas un seul qui aime ça, car c'est autant d'argent qu'il faudra rembourser.
C'est même un comble et faire insulte à ces gens de leur dire que l'argent de l'ASRA serait mieux utilisé ailleurs par le gouvernement, en mal de moyens pour relancer l'économie. Avec la mise en marché collective et la gestion de l'offre, l'ASRA contribue à soutenir efficacement l'agriculture du Québec, avec des résultats probants. C'est-à-dire sept milliards de chiffre d'affaires à la ferme annuellement, quelque 125 000 emplois directs et indirects, plus de 625 millions d'investissements dans toutes les régions du Québec, bon an mal an, et un panier d'épicerie qui arrive au troisième rang parmi les moins chers dans tous les pays de l'OCDE.
Au contraire de M. Sansfaçon, j'en arrive, moi, à la conclusion que cette aide est socialement équitable, comme on le voit à travers ses effets structurants. Je dis également qu'elle est efficace et bénéfique à nos régions, dont j'ose à peine imaginer le portrait si notre agriculture était moribonde. Je constate également tous les efforts qui sont faits en matière d'environnement par les agriculteurs et agricultrices du Québec, qui figurent au premier rang au Canada à cet égard, chiffres à l'appui.
Le gouvernement se penchera sur l'avenir de ce programme d'ici peu. Nous l'avions déjà convié à cet exercice il y a deux ans, vu la situation exceptionnelle. Et nous serons de ceux qui vont lui proposer d'analyser avec nuance et circonspection la problématique de la production agricole et du soutien de l'État. Nous serons aussi de ceux qui vont lui proposer les meilleures stratégies possible, où l'équité pour toutes les productions agricoles et l'efficacité tiendront une place de choix. Car nous savons bien, nous, qu'une réforme radicale de l'ASRA, comme celle souhaitée par M. Sansfaçon, équivaudrait à ruiner notre agriculture et la vitalité économique de nos régions. Voilà qui serait une vraie saignée.
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Christian Lacasse, Président général de l'Union des producteurs agricoles


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