Le fiasco afghan

Afghanistan - une guerre masquée

Le cafouillage des élections en Afghanistan est maintenant connu depuis la «découverte» de la fraude observée par la Commission de supervision internationale. En fait, depuis des mois, la majorité des Afghans savait ce qui allait se passer. On peut se demander alors pourquoi l'élection a eu lieu -- nonobstant les délais prévus par la loi?
La première raison relève du président Karzaï, lequel tenait à cette élection. En effet, Karzaï, jamais très populaire même au sein de la communauté pachtoune dont il est issu, est maintenant perçu, par défaut si l'on peut dire, comme un nationaliste, qui tient tête aux forces d'occupation. Tout au long de l'année, Karzaï a critiqué les massacres commis par les armées étrangères. Il a par ailleurs abordé le thème difficile des négociations avec les talibans, et des rencontres plus ou moins secrètes ont effectivement été organisées sous l'égide de l'Arabie saoudite.
Certes, celui qu'on surnomme dérisoirement le «maire de Kaboul» n'a jamais eu la capacité d'influencer réellement la suite des choses. En effet, le «gouvernement» afghan actuel est «occupé» de haut en bas par une armée d'«experts» occidentaux qui prennent l'essentiel des décisions. D'autre part, Karzaï, en habile politicien, a pris les mesures «nécessaires» pour garantir son élection. Essentiellement, il a conclu des accords avec plusieurs «seigneurs de la guerre» qui contrôlent plusieurs régions.
En échange de promesses de leur rendre la faveur, il les a «mandatés» pour contrôler l'élection, d'où les fraudes observées (bourrage des urnes, vol des scrutins, intimidation des électeurs, etc.). Dans la province de Kandahar, on estime que seulement 25 000 personnes ont effectivement voté, alors que la commission électorale afghane a compté 350 000 votes!
La communauté internationale
Mais le fiasco doit être également mis au lourd passif des puissances étrangères qui occupent l'Afghanistan. Essentiellement dominée par les États-Unis, regroupée autour des pays membres de l'OTAN, l'occupation est un échec quasi total, comme l'admet le général Stanley McChrystal, qui dirige actuellement 68 000 soldats américains sur le terrain, ainsi que 30 000 militaires venant de divers pays.
Selon le général, il faudra envoyer beaucoup plus de soldats en Afghanistan, sinon, l'insurrection talibane va triompher. Le fiasco actuel risque de ne pas être réglé, cependant, par l'envoi de nouvelles troupes. En 2001, lorsque les talibans ont été renversés, il est apparu que l'intervention en Afghanistan était un détournement de sens, préparant, si l'on peut dire, la «vraie guerre» qui a éclaté peu après contre l'Irak.
À l'époque, les États-Unis avaient «sous-traité» le renversement des talibans aux seigneurs de la guerre, ceux-là mêmes qui avaient mené le pays à la catastrophe au début des années 1990, et ce sont eux qui ont fait la guerre comme ils l'ont toujours fait, assassinant, pillant, volant, violant. Les prisons «privées» des milices et celles administrées par les États-Unis se sont remplies de «suspects», notamment à Bagram où la torture est pratiquée allègrement.
Par la suite, le «gouvernement» afghan est devenu une machine à redistribuer l'argent des pays donateurs, peu généreux par ailleurs (l'Afghanistan a reçu très peu d'aide en comparaison avec d'autres régions en guerre comme le Kosovo, la Bosnie ou Timor-Leste). Les États-Unis ont fait l'autruche devant ces détournements qui ont enrichi une poignée de profiteurs, pendant que la population manque de tout, y compris de nourriture. Cette terrible mauvaise gestion a été souvent analysée par des experts indépendants, mais longtemps, ladite «communauté internationale» a tout nié. Depuis peu cependant, on admet l'échec. Aucune région n'est sécuritaire, même Kaboul, où se retrouve pourtant une grande concentration de forces militaires.
Le succès des talibans
Longtemps présentés comme une bande fanatique et moyenâgeuse, les talibans sont effectivement devenus une force redoutable. En fait, il faudrait plutôt parler de «néotalibans», parce qu'ils ne sont plus les mêmes. Ils opèrent de manière décentralisée. Ils sont menés par ce que l'on pourrait appeler de «jeunes hommes en colère», dégoûtés des exactions commises par les armées étrangères et «mandatés» par les chefs tribaux locaux, qui sont souvent les véritables maîtres du jeu sur le terrain.
Il serait abusif cependant de nier l'influence «djihadiste» sur les talibans, qui vient de la «mouvance» al-Qaïda. Certes, l'Afghanistan est devenu un aimant pour ceux qui veulent en découdre avec les États-Unis. Les volontaires affluent, mais aussi l'argent, collecté en millions de dollars, notamment dans les pays du Golfe, pourtant alliés aux États-Unis. Au Pakistan, qui comme on le sait est le voisin le plus «important» de l'Afghanistan, les talibans afghans ont la cote, plus en tout cas que les talibans pakistanais, critiqués pour leurs «excès». Islamabad malmené par Washington, intensifie une guerre qui n'a aucun avenir si ce n'est que d'aggraver la crise.
Le rôle du Canada
On ne peut terminer ce sombre portrait sans parler du Canada. Comme les autres pays membres de l'OTAN, le Canada a approuvé l'intervention en 2001. Par la suite, pour se faire «oublier» de n'avoir pas appuyé Bush en Irak, le gouvernement canadien (à l'époque sous Jean Chrétien) avait autorisé l'envoi de troupes en Afghanistan. Mais les choses ont évolué fortement sous l'égide de Stephen Harper.
Non seulement le nombre de militaires a fortement augmenté, mais l'Afghanistan est devenu le pays qui reçoit le plus d'aide du gouvernement canadien. Concentré à Kandahar, plus de 2300 militaires et plusieurs centaines de civils participent, comme ils le peuvent, à la guerre, sur la ligne de front. Avant son départ, le commandant en chef Rick Hillier était fier d'annoncer que ses troupes allaient «éradiquer» ces «fouteurs de merde» (scumbags) de talibans. En 2007, cette intervention a été «approuvée» par un comité «indépendant» nommé par Harper et présidé par l'ancien ministre libéral John Manley. Le gouvernement a cependant promis de mettre fin à la présence militaire canadienne en 2012.
Aujourd'hui, pour le Canada, l'échec est flagrant. Une centaine de jeunes militaires sont morts pour rien, il faut avoir l'honnêteté de le dire. Du point de vue du développement, le pays est pratiquement au point où il était au moment du départ des talibans. Les Afghans vivotent de l'aide humanitaire, et le seul «business» qui fonctionne est le trafic de l'opium. Sur le plan diplomatique, l'acharnement de Harper a discrédité le pays auprès de nombreux États et de populations pour qui le Canada était le pays des Casques bleus et des «constructeurs de la paix». Merci, M. Harper.
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Pierre Beaudet, Professeur à l'École de développement international et de mondialisation de l'Université d'Ottawa


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