Enseignement de l'histoire

La vraie nature d'un mouvement d'opposition...

Peut-on "connaître l'histoire" sans "la juger", et se prétendre un esprit critique et autonome?



La Coalition pour l'histoire vient de dévoiler une enquête sur les cours d'histoire («Un cours d'histoire passé à l'eau de Javel», Le Devoir, 1er mars 2012). Il y a deux semaines, c'était une pétition déposée devant l'Assemblée nationale par la députée Marie Malavoy du Parti québécois (Le Devoir, 16 février 2012). Un peu plus tôt, c'était une étude de la Fondation Lionel-Groulx... D'intervention publique en intervention publique, depuis 2006, la campagne de ceux qui s'opposent au renouvellement de l'enseignement de l'histoire n'a de cesse. On peut applaudir à leur persévérance, mais la cause est-elle juste?
La Coalition «plaide pour un retour de la dimension politique et nationale du Québec dans l'enseignement de l'histoire au secondaire». De même, la pétition à l'Assemblée nationale demandait une «augmentation du nombre d'heures consacrées à l'enseignement de l'histoire du Québec». Pourquoi? À cause du «recul de l'enseignement de l'histoire», parce que «notre histoire nationale est pratiquement absente des cours d'histoire donnés présentement dans les écoles québécoises». Quant à elle, l'étude de la Fondation déclarait «l'histoire nationale négligée», notamment dans la formation des maîtres du secondaire. «On est un des pays qui enseignent le moins leur histoire!», ajoutait à cette occasion l'historien et porte-parole de la Coalition Robert Comeau (Le Devoir, 4 octobre 2011). Et la députée Malavoy du PQ de renchérir le lendemain dans un communiqué: «On ne peut pas assister impuissants au recul de l'enseignement de l'histoire.»
Il faudrait donc enseigner plus d'histoire, surtout plus d'histoire politique et nationale du Québec. Voyons ça de plus près.
Quel recul, quelle absence?
De quel recul ou absence s'agit-il, alors que depuis la réforme de 2006, l'histoire dans les écoles est plus présente que jamais? Dans le secondaire dont parle la Coalition, l'histoire du Québec est maintenant enseignée deux années de suite, contre une seule auparavant, pour 200 heures, contre à peine 100 heures auparavant.
Avec le cours terminal Monde contemporain, qui est largement un cours d'histoire, l'histoire en général est enseignée chaque année du secondaire, plutôt que deux ans sur cinq antérieurement. Cela fait 450 heures d'histoire en tout, plus que n'importe où ailleurs au Canada, et probablement en Amérique du Nord, sinon dans le monde.
La Coalition voudrait cinquante heures de plus. Sachant l'équilibre fragile entre les diverses disciplines qui occupent le temps disponible dans le cursus scolaire, est-ce un besoin impérieux? Sans compter qu'il y a également de l'histoire au primaire, principalement de l'histoire du Québec, d'ailleurs. Quel recul alors, quelle absence? Que comprendre de telles revendications, du but de la coalition?
Quel but, vraiment?
Il vaut la peine de regarder de près la composition de cette coalition qui critique l'état actuel de l'enseignement de l'histoire. Son site (www.coalitionhistoire.org) montre qu'elle est animée par une poignée d'agents occupant des postes, plusieurs parfois, dans le réseau d'une demi-douzaine d'organismes apparentés. Ce sont notamment la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal (à l'origine de la Coalition), la Fondation du prêt d'honneur (un organe de la SSJB-Montréal, qui a financé l'enquête), le Mouvement national des Québécoises et des Québécois, la revue Action nationale, la Fondation Lionel-Groulx... Or, ce n'est pas un secret, ces organismes s'inscrivent tous dans la mouvance nationaliste.
Alors, quand la Coalition soutient que le nouveau programme «prône exagérément le pluralisme culturel de la société québécoise», «qu'on a pratiquement fait disparaître le concept de nation québécoise au profit du concept de société», quel est exactement son but? On ne peut s'empêcher de soupçonner une démarche de promotion de l'histoire mise au service d'une cause donnée.
La vraie nature du programme
Ce sont précisément les mêmes réclamations provenant des mêmes personnes et organismes que l'on entend depuis le dévoilement du nouveau programme d'histoire nationale du secondaire en 2006. Et pour les mêmes raisons: parce qu'il contiendrait trop d'histoire sociale et pas assez d'histoire politique du Québec.
Effectivement, le nouveau programme, dans sa modernisation pour tenir compte de l'évolution du Québec et de la discipline, s'est ouvert à l'histoire sociale. On y parle d'économie, de travail, de culture et de santé, on y parle des Amérindiens, des femmes, des travailleurs, des communautés culturelles, bref, de tout ce qui compose l'histoire d'une société dans son ensemble et sa variété.
En contrepartie, la vieille histoire politicoconstitutionnelle ne domine plus. Sans être exclue, cependant, il est important de le dire. Or, que veulent les adversaires du programme? Justement que l'on retourne à cette dimension politique et nationale. Autrement dit, à cette histoire politique par laquelle la tradition a donné légitimité à la Question nationale, et que certains estiment essentielle pour attiser la flamme nationaliste.
L'histoire soumise à une cause
Ainsi, une des questions posées aux enseignants dans l'enquête de la Coalition exprime clairement les buts visés par sa démarche: «Actuellement, le programme Histoire et éducation à la citoyenneté marginalise la question nationale au profit d'une approche sociale de l'histoire et traite comme secondaires des événements majeurs de l'histoire politique et nationale québécoise. Selon vous, devrait-on réviser le contenu du programme afin que la question nationale et la dimension politique deviennent plus présentes?»
Quand la Coalition demande plus d'histoire, ce serait pour cela? Ne faudrait-il pas craindre alors de voir l'histoire soumise à une cause, une cause qui ne serait plus celle de la formation d'esprits autonomes et critiques, comme on l'entend de l'enseignement de l'histoire au secondaire?
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Christian Laville - Didacticien de l'histoire et professeur émérite à l'Université Laval, Michèle Dagenais - Historienne et professeure titulaire à l'Université de Montréal


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