La politique comme réservoir et déversement de la colère

Pourquoi se dire indépendantiste si la colère n’y est plus ?

IDÉES - la polis

La politique est un art nécessaire qui repose toujours sur une distribution
d'énergie, sur un rapport de force. Elle présuppose en effet que certaines
personnes pensent comme nous et que d’autres s’opposent à notre opinion.
Le rôle du politicien est de réussir à convaincre ceux qui ne pensent pas
comme lui, que ce soit sur la rue, à l’Assemblée, à la télévision, dans les
journaux ou dans les débats télévisés. Il doit parvenir à faire entendre
que la voie qu’il propose est la meilleure et que le parti qu'il dirige est
à même de réaliser les idéaux de la société.
Or, la question sous-jacente, qui rend extrêmement difficile la tâche
politique, demeure la suivante : comment rencontrer l’esprit de l’électeur
afin de le faire bouger ? Dit autrement, comment le faire douter de ses
certitudes s’il s’oppose à nous ? Comment réussir à l’influencer rapidement
et le tirer vers soi, c’est-à-dire le séduire ? Pour répondre à ces
questions, je défendrai l’idée que la colère apparaît comme le seul
sentiment capable de mobiliser des hommes pour les amener à changer leurs
idées ou participer à une cause qui les dépasse.
La colère fait bouger – l’élément clef de la psychopolitique
Assez souvent, les sondeurs conseillent et encouragent les politiciens à
aller en campagne au moment précis où les sondages nationaux indiquent que
le taux de satisfaction à leur égard est élevé. Pourquoi cela, sinon parce
que l’insatisfaction (qui précède la colère) est le sentiment qui détermine
le choix d’une majorité d’électeurs. Cela s’explique bien lorsqu’on réalise
que la colère s’impose comme le motif de déplacement du corps. Quand on est
réellement choqué, l’énergie est tout à coup immense et la valeur de
l’investissement parvient à égaliser ou à dépasser la valeur des obstacles
à la cause. La personne en colère investit plus dans l’action que dans la
raison. Elle veut le retour sur son gros investissement immédiatement. Sa
réponse, sa réaction, repose sur la fierté, non pas sur la discussion et la
diplomatie de salon. Elle doit faire quelque chose pour se calmer, car si
elle s’écoute elle-même, elle se dirigera peut-être vers l’irréparable,
c'est-à-dire la dépense totale. Susciter la colère, c’est donc s’assurer
une réaction rapide, vive et déterminée. C’est pour ces raisons que la
colère – l’ira – est une émotion (e-motion) décisive de la vie vécue, mais
aussi un élément clef de la psychologie des foules et de toute
psychopolitique.
Le ressentiment comme moteur politique
Le peuple vit le jour « dans » les décisions que les représentants ont
prises en son nom. Ainsi, les électeurs accumulent des sentiments
contradictoires, passagers, parfois marquants ou non, pendant le mandat, et
c’est durant les campagnes électorales que ces sentiments cherchent à
s’exprimer, c'est-à-dire se manifester à l'extérieur. Parfois ils
s’expriment bien, parfois ils s’expriment mal : le dérapage n'est jamais à
exclure de la sphère des sentiments comprimés. Sur le coup de la colère et
du manque de respect à notre égard, on peut sortir publiquement et nuire à
la cause. On peut faire des choses que l'on ne ferait jamais autrement.
Cependant, il n’en demeure pas moins que c’est la colère qui sert d'élan
aux idées les plus politiques, les meilleures comme les pires. D’une
certaine manière, la politique ressemble toujours à une sorte de réservoir
de ressentiment, c’est-à-dire une enveloppe non cachetée de la vengeance
des individus blessés d’être seulement ce qu’ils sont. Ce qui fait
finalement les grandes politiques en démocratie, cela valait pour hier
comme pour aujourd'hui, c'est la manière dont le chef parvient à faire de
son parti le véhicule privilégié d'une colère partagée.
Parti politique, rassemblement d'énergie et opposition
Le parti qui condense l'énergie de la colère a beaucoup de chances de
gagner l'élection sur le terrain. Faire sortir le vote le jour du scrutin
demeure l'enjeu gouvernant tous les partis qui acceptent de jouer, sans
jamais le maîtriser totalement, le jeu énergique de la démocratie.
***
Si on revient au Québec, on peut déjà interpréter, avec ces lignes
directrices, certains phénomènes politiques. On peut croire en effet et
sans trop se tromper que de nombreux politiciens Canadiens, bien au courant
de la dynamique psychopolitique de la fédération canadienne, une fédération
par définition schizophrène, n’hésitent pas à faire travailler l’opposition
Québec-Canada pour aller chercher des votes. Susciter la grogne contre le
Québec a toujours servi les politiques de l’Ontario et de l’Ouest. Le
ressentiment du Canada à l’égard des valeurs et des choix du Québec – il ne
vaut pas la peine de rappeler les épisodes de Meech, de Charlottetown et
les référendums pour saisir de quoi il en retourne – est un moteur
politique décisif. Bien entendu, il est évident que le discours d’un
politicien fédéraliste prend un tour différent s’il est prononcé à Montréal
ou à Toronto. Pour dire les choses autrement : le nationalisme canadien se
construit sur le dos du nationalisme québécois. La politique est
opposition, c'est-à-dire conflit d'énergie et source de colère. Le
ressentiment, qu’il soit d’origine canadienne ou québécoise, vient unir les
électeurs et les incite à se déplacer physiquement pour changer les choses.
Les effets politiques de la colère : l’émeute de 1955
Certains lecteurs et internautes, amis de l’amour, de la paix et des
invitations à dîner, diront que nous exagérons et que notre point de vue ne
fait pas avancer la philosophie politique, pas plus que les assemblées de
cuisine ou la psychiatrie appliquée. En fait, ils auront raison si et
seulement si l’on ne parvient pas à montrer clairement que c’est la colère
qui fait l’Histoire.
[->16139]Ici, je me rapporterai à un fait historique documenté, à savoir l’émeute
au Forum en 1955. Que s’est-il passé au Forum le 17 mars 1955 ? Réponse :
une partie du réservoir de la colère des Canadiens français s’est déversée
sur la rue Sainte-Catherine. Cette colère mena, on s’entend tous à ce sujet
aujourd’hui, au réveil des Canadiens français et à la Révolution
tranquille. [Le Québec moderne est le résultat de la colère de quelques
personnes frustrées de voir le Rocket toujours payer pour les autres->http://www.vigile.net/Le-Rocket-tel-qu-en-nous-memes]. Pour
ceux qui ont le temps de faire des recherches en bibliothèque et qui
veulent comprendre les enjeux de l'émeute pour la construction du Québec
moderne, il faut lire les [textes d'André Laurendeau->16139] dans le Devoir, mais
aussi les analyses qu'Hubert Aquin et Pierre Perrault ont proposées des
conséquences de cette émeute.
Construction du Parti québécois et rêve en vue
On peut affirmer qu’il est impossible de comprendre l’évolution politique
du Québec si l’on ne saisit pas d’abord que le coup de bâton de Laycoe, à
Boston, a entraîné une réaction de colère du Rocket et que la sentence
rendue par Clarence Campbell le 16 mars, injuste en regard de la faute,
allait conduire une foule en colère à l’émeute.
Cette émeute n’est pas une
émeute ordinaire, c’est la manifestation au Forum de la volonté d’un peuple
désirant corriger une fois pour toutes des injustices historiques. Ce n’est
pas la paix qui a défini le Québec, mais la révolte des Patriotes et l’écho
qu’elle trouvait, en 1955, dans l’émeute du Forum. Le Parti québécois, et
il l'a visiblement oublié, a déjà symbolisé le véhicule de la colère des
travailleurs francophones du Québec. Il a été associé aux luttes
syndicales, à la défense de la langue et à la social-démocratie. Il fut
jadis le parti de la justice et du progrès, un parti à l'image de ceux qui
sont prêts à tout pour exister. Dans une volonté exceptionnelle de contrôle
de la colère, sinon dans l'acte du dépassement de l'homme dans la cause,
Bourgault a laissé sa place à Lévesque. Le rêve, résultant de la colère
historique d'un peuple opprimé, pouvait commencer à évaluer les moyens de
ses ambitions.
Colère, nationalisme et futurologie politique en démocratie
Il importe de tirer dès maintenant les conclusions de ces avancées
désordonnées. On doit d’abord retenir que si la colère motive l’action,
savoir la réveiller peut servir de fond rhétorique. Une cause est une cause
si elle peut être la cause de quelque chose d'autre. Ce que les
souverainistes ont intérêt à inventer, c’est une manière neuve d’utiliser
la colère qui sommeille dans le repliement identitaire québécois. Autrement
dit, si l’on veut faire avancer une cause universelle et juste, il faut
savoir dénoncer les injustices et montrer clairement la mécanique qui
favorise l’injustice. S'il n'y a pas d'injustices, il n'y a plus de cause.
Pourquoi les Québécois participeraient-ils à un nouveau référendum national
s’ils ne sont pas fâchés, si la colère est disparue ou n’a plus d’objet ?
Pis encore : pourquoi se dire indépendantiste si la colère devant mener au
pays n’a plus de véhicule ?
Le nationalisme québécois, qu’il convient de défendre bien entendu, semble
exempt du sentiment de colère. Et il ne faut pas travailler bien fort pour
l’expliquer. En perte de crédibilité dans l’opinion publique et médiatique,
les syndicats n’arrivent plus mobiliser les travailleurs dispersés. Les
institutions publiques s’inspirent sans se cacher du privé. La langue de la
majorité s’éteint lentement et aucune manifestation n’est prévue ni
organisée pour renforcer l’unité. Les trésors québécois se retrouvent en
Ontario, en Afrique, et les moutons continuent de marcher dans la plaine.
Les Québécois, dirait-on, semblent accepter leur sort sans être en mesure
de se plaindre.
La futurologie politique se pense pourtant à partir du sentiment de
colère. La différence entre Obama et nos politiciens, ce n’est pas les
mœurs américaines ou la structure politique seulement, c’est surtout le
fait que le nouveau président américain, fort en rhétorique, a réussi à
incarner le nouveau, c’est-à-dire à devenir le récipiendaire de la colère
des minorités. Toute la colère s’oriente vers un homme et son parti.
Certains diront non sans raison que son pari n’est pas gagné d’avance, mais
d’autres répliqueront que lui, au moins, est au pouvoir et peut changer les
choses.
Si d’autres pays en d’autres siècles n’ont pas réussi à doser humainement
le sentiment de colère inhérent aux animaux politiques, nous pensons que
cela ne change absolument rien à l’idée que le Québec manque d’audace, de
fierté et de caractère. Si Périclès avait à écrire un discours pour
convaincre les Québécois de l'élire, il ne leur parlerait pas des garderies
à sept dollars. Il leur montrerait plutôt, en utilisant des mots simples,
pourquoi la liberté est avantageuse par rapport à la servitude, pourquoi
l’avenir appartient à ceux qui se lèvent tôt, pourquoi la justice est
toujours du côté de ceux qui se battent, et il dirait peut-être que si la
colère n’est pas au rendez-vous et la fierté du peuple non plus, il ne
sert à rien de causer des vertus de la démocratie.
Dominic Desroches

Département de philosophie

Collège Ahuntsic
-- Envoi via le site Vigile.net (http://www.vigile.net/) --

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Dominic Desroches est docteur en philosophie de l’Université de Montréal. Il a obtenu des bourses de la Freie Universität Berlin et de l’Albert-Ludwigs Universität de Freiburg (Allemagne) en 1998-1999. Il a fait ses études post-doctorales au Center for Etik og Ret à Copenhague (Danemark) en 2004. En plus d’avoir collaboré à plusieurs revues, il est l’auteur d’articles consacrés à Hamann, Herder, Kierkegaard, Wittgenstein et Lévinas. Il enseigne présentement au Département de philosophie du Collège Ahuntsic à Montréal.





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