Le vote stratégique: entre pragmatisme et arrogance

Une réforme du mode de scrutin vers une formule proportionnelle ou mixte permettrait à chacun de voter selon sa conscience.

IDÉES - la polis


Julien Boucher - Étudiant en droit à l’Université de Montréal et ancien coordonnateur à la recherche de la FECQ

Les débats électoraux n’auront pas attendu la visite du premier ministre Charest chez le lieutenant-gouverneur pour s’activer. Ce qui retient l’attention dans l’hémisphère gauche du monde politique québécois est l’appel au vote stratégique. Je dirais même qu’il s’agit du dilemme de la gauche, alimenté en bonne partie par le Parti québécois et ses militants.
Cette question oppose deux conceptions morales chez ceux n’étant pas déjà vendus au PQ. D’une part, il y a ceux qui tiennent à voter « authentique », soit pour le parti qui les rejoint le plus du côté des idées et de la vision d’ensemble. D’un point de vue strict, Québec solidaire et Option nationale sont plus susceptibles de rejoindre les idées de plusieurs électeurs qui ont soif d’un changement progressiste.
Mais d’un autre côté du dilemme, il y a ceux qui sont tentés de voter « stratégique », c’est-à-dire de canaliser les votes contestataires vers le parti ayant le plus de chances d’éviter une réélection libérale.
L’expression du vote « authentique » est positive alors que celle du vote « stratégique » est négative. Je me pencherai sur l’appel au vote stratégique, qui souvent nage entre pragmatisme et arrogance.

Pragmatisme
L’aspect pragmatique du vote stratégique, c’est d’éviter une réélection libérale. Ce risque est bien réel et il fait frissonner l’électorat de gauche, indépendamment des affiliations partisanes. C’est un énorme frisson qui parcourt l’échine de tous ceux qui en ont marre des lois spéciales matraques, des mesures fiscales régressives des budgets Bachand et d’une gouvernance opaque et corrompue. Le sentiment est le même, mais les véhicules pour contrer le frisson libéral sont multiples.
En politique, seul le pouvoir compte réellement. C’est la fin convoitée par tous les partis politiques. C’est le pouvoir de voter des lois et de distribuer les subventions. Or, ni QS ni ON n’ont de réelles chances de gagner l’élection générale imminente. Le mode de scrutin a une forte tendance à surreprésenter les partis récoltant le plus de voix et à sous-représenter les petits partis à l’Assemblée nationale. Le pragmatisme dicte donc de voter pour le Parti québécois. Pour certains, cependant, il faut se boucher le nez pour en venir à voter PQ et accepter le risque que, au final, ce soit bonnet blanc, blanc bonnet.
Faut-il alors se résoudre à choisir le moindre des maux ? Car, ne nous leurrons pas, le PQ demeure un choix un peu plus rassurant que le Parti libéral pour les électeurs de gauche. Cela dit, le PQ est-il réellement de gauche ? Tous ne sont pas convaincus, mais certains éléments de la plateforme péquiste rassurent à cet effet.
L’argument pragmatique est puissant par sa nature même : se concentrer sur la finalité des élections, soit avoir les commandes du gouvernement. Mieux vaut avoir un allié incertain qu’un ennemi confirmé, n’est-ce pas ? L’argument est résigné plutôt qu’inspiré, et ça rend cynique de se résoudre à voter par dépit.
Arrogance
L’arrogance se manifeste de deux façons. Il y a d’abord l’arrogance originelle : celle dont émane le dilemme même du vote stratégique. C’est la suffisance dont a fait preuve le Parti québécois dans sa fermeture à la création d’une coalition souverainiste. Le PQ a refusé de se prêter à l’exercice des compromis sur la division des circonscriptions et l’établissement d’une plateforme commune. Les bonzes du parti ont fait le calcul de miser sur le ralliement des électeurs au PQ via le vote stratégique. En d’autres mots, il s’agit de forcer la conscience des électeurs devant la crainte d’un quatrième mandat libéral.
Le Parti québécois a d’ailleurs déjà commencé à miser sur ce revirement de chemise avec une image qui a circulé sur Facebook. On y voyait un bulletin de vote présentant deux options, en complète dichotomie. La première option était une réélection libérale, nommément par la division du vote. La deuxième voie, bien sûr, était celle de l’union des votes derrière le PQ. Et ça ne fait que commencer.
La deuxième forme d’arrogance émane de militants et sympathisants du PQ. Elle s’articule d’abord en une dérision des autres partis de gauche, QS et ON pour les nommer. Nullement sur le fond, cette dérision a souvent comme seule base argumentative la faible part des intentions de vote revenant à QS et ON dans les sondages. En vérité, le parti de Jean-Martin Aussant n’est jamais inclus dans les sondages et celui du tandem Khadir-David en a été exclu dans la dernière semaine. Les commentaires à l’égard des deux formations ont pour but de diminuer, voire de ridiculiser ces options politiques « marginales ».
Ce regard est toutefois hautain et politiquement simpliste, ayant comme seul fondement l’argument pragmatique : il faut gagner. On en vient à sous-entendre que les électeurs divisant le vote auraient à porter le blâme d’une réélection libérale. La pression est forte sur les sceptiques et les indécis.
La solution?

La solution est évidente : une réforme du mode de scrutin vers une formule proportionnelle ou mixte. De cette façon, chaque parti serait équitablement représenté à l’Assemblée nationale et chacun pourrait voter selon sa conscience, le phénomène des gouvernements de coalition devenant incontournable. Or, pour modifier le mode de scrutin, il faut être au pouvoir, et ni le PQ ni la CAQ ne proposent de changer les choses en cette matière. Québec solidaire et Option nationale s’engagent quant à eux à mettre en oeuvre une telle modification. La solution au dilemme est donc indirectement l’une de ses composantes. Belle ironie !
Je n’ai pas l’intention de vous indiquer lequel est préférable entre le vote « authentique » et le vote « stratégique ». Mon idée n’est pas arrêtée sur le sujet, mais j’ai tendance à juger durement le PQ pour son refus d’une coalition de gauche, cette « arrogance originelle ». Chose certaine, la campagne électorale sera l’occasion de clarifier les intentions politiques d’une bonne partie de l’électorat. La progression des sondages indiquera également le degré de nécessité d’un ralliement derrière le Parti québécois. Une fois devant l’urne, cependant, assurez-vous d’être bien dissimulés derrière le carton si vous vous bouchez le nez et votez « stratégique ».


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