Penser le Québec

L’intoxication alimentaire

Sur le péristaltisme politique

Penser le Québec - Dominic Desroches

« Donnez-moi une bonne digestion, Seigneur,

Et aussi quelque chose à digérer… »

Thomas MOORE
« Le sérieux, ce symptôme évident

d'une mauvaise digestion »

Friedrich NIETZSCHE
***
Nous savons que les animaux vivent le jour et qu’ils s’alimentent à même
les médias de masse et les émissions de divertissement. En effet, pour
survivre, ils regardent passionnément les bulletins de nouvelles, les
téléromans et les diffusions sportives. Certes, ce qu’ils ingèrent goûte
souvent la même chose : ces aliments sont produits pour être vite
consommés, dissous et oubliés. L’animal en cage mange souvent du prédigéré
ou du réchauffé, un mélange de bouffe en sac qui ne vise pas à combler
l’appétit, mais à occuper son esprit inlassablement en quête de
divertissement. L’information-spectacle est la bouffe-rapide, servie en
capsules, que consomment les citoyens de jour.
Ce texte présente les étapes du péristaltisme politique, c’est-à-dire le
chemin qu’empruntent les aliments dans le corps, qui est toujours aussi en
même temps un corps social, de l’animal politique. Le péristaltisme
politique, c’est le mécanisme public par lequel le corps social se
contracte afin de faire descendre le contenu de ce qu’il a ingéré. Ce
péristaltisme s’accomplit individuellement et collectivement, le jour comme
la nuit, et il échappe à l'ensemble des analyses politiques.
La nature véritable des aliments du quotidien
D’entrée de jeu, les citoyens sont majoritairement des consommateurs
d’information-spectacle, c’est-à-dire d’opinions. Or, le problème est
simple : ce genre de nourriture ne nourrit pas l’animal en quête de liberté
et d’action car il est destiné à être vite consommé et ne donne pas de
vitamines pour l’avenir du corps social. Ces aliments passent en boucle
dans le corps social et n’assurent pas d’énergie, parce qu’ils ne se
digèrent pas. Que retenons des nouvelles ? Presque rien, rien qui
favorisera nos liens sociaux et politiques.
C’est que le jour, les animaux carburent aux nouvelles immédiates et
instantanées, aux manchettes divertissantes qui n’ont pas de signification
politique. Comme chacun sait, l’essentiel des manchettes est constitué de
faits divers qui viennent masquer les véritables enjeux de la démocratie.
Au lieu de réfléchir sur la privatisation des services, le retour des
inégalités femmes-hommes, la disparition du français comme langue de
travail, l’on préfère discuter des gagnants d’un jeu télévisé, des pompiers
tristement morts en service et des enfants disparus, etc.
Légères et anecdotiques, ces informations prédigérées et construites pour
la télévision ne rendent personne plus fort, ni plus responsable. Pire :
elles invitent les spectateurs à remettre leur avenir aux aléas de la
loterie, de l’astrologie et de la pensée magique qui promet une fortune
instantanée. Or, même si les dangers de l’indigeste quotidien est
incompréhensible pour quatre personnes sur cinq, il importe de voir ce qui
se produit la nuit, lorsque les animaux malades se réveillent subitement,
comme par un sursaut, et que, souffrants, ils tentent de comprendre ce
qu’ils ont consommé et ce qui se cache derrière les manchettes du jour.
L’indigestion nocture et ses lents effets sur la survie du corps
Or, le soir venu, la plupart des animaux se couchent en espérant bien
dormir, c’est-à-dire ne plus être dérangés. Ils ignorent tout du «
péristaltisme politique », car il ne se voit pas. Ils ne le voient pas
essentiellement parce qu’il se réalise surtout la nuit, c’est-à-dire quand
les animaux dorment sur leurs deux oreilles et que le corps doit digérer au
mieux ce qu’il a consommé durant la journée. Le jour, ils ont vu que les
gangs de rue prolifèrent, que le français est devenu une langue seconde et
qu’un institut économique privé propose la privatisation de tous les
segments du réseau public et que les accommodements plus ou moins
raisonnables témoignent des effets inévitables de l’immigration. Certes,
les citoyens en général sont heureux que les commissaires Bouchard et
Taylor s’occupent de tout, car il serait extrêmement compliqué d’expliquer
clairement l’histoire du Québec aux nouveaux immigrants… Cela étant, il y a
toujours certains animaux dans le groupe qui, refusant de dormir, trouvent la
nuit difficile en pensant à l’avenir. Quelle nuit connaissent ces animaux
particuliers, sensibles à la nuit ?
Ces quelques animaux au grand style ont encore la force (mais pour
combien de temps encore ?) de refuser les nouvelles qui ne servent qu’à
meubler le quotidien dans la cage : contrairement à la majorité, ils
n’aiment pas s’alimenter aux informations « prémastiquées » par les
télévisions privées ou étatiques, car ils savent bien que ces informations
(sans que l’on s’en rende compte) descendent dans la gorge, dans
l’oesophage, partant du larynx en direction de l’estomac, et qu’ils y font
des ravages importants.
Nuit difficile : les citoyens isolés avec leur maux d’estomac politiques
En effet, quand le corps se contracte pour pousser les aliments vers le
bas du tube, quand les nouvelles politiquement nulles et sans avenir
arrivent à l’estomac, l’animal y sent parfois cette partie de son système
digestif ajouter les sucs afin de décomposer les petits morceaux desquels
il pourrait tirer des protéines. C’est que le corps souffre de plus en plus
de ce qu’il est forcé de manger. Sans surprise, l’accumulation de nouvelles
noires au goût acide cause de violentes brûlures d’estomac, parfois des
reflux gastriques. Les animaux étant de plus en plus habitués au goût acide
de leur condition, ils sont dans une cage, ne s’en plaignent guère…
Pourquoi critiqueraient-ils des « nouvelles alimentaires » qu’on leur sert
gratuitement et qu’on leur sert en boucle jusqu’à plus soif ? Pourquoi en
effet laisseraient-ils leurs cellulaires de côté une minute pour s’élever
contre les mensonges que les grands médias de masse proposent pour «
éclairer » un tant soit peu les gens ordinaires, c’est-à-dire les honnêtes
citoyens qui travaillent de jour ? Simplement peut-être parce que
critiquer, c’est se tenir droit, c’est lever la tête, c’est s’organiser
socialement, former un corps, donc se prendre en main au nom de tous les
membres du corps, y compris les plus vulnérables. Les gens acceptent ce
qu’ils consomment, un peu comme si le vieil adage voulant que « l’on ne
mord pas la main qui nous nourrit » supprimait toute possibilité de
critiquer. Nous acceptons ces informations même si elles nous intoxiquent
toujours plus, car oser critiquer demande un effort, sinon la désobéissance
aux adages du passé.
Ainsi, tandis que le corps n’entend guère se plaindre, la nourriture
descend vers le bas et commence à livrer ses secrets. Le corps est de moins
en moins un corps, il devient lentement désarticulé parce que victime d’une
sévère intoxication alimentaire. Les informations sont alors broyées à
l’aide des sucs et poursuivent leur chemin vers l’intestin, un long boyau
qui tente de tirer profit de ce qui reste. Le péritaltisme politique
exprime ici sa triste vérité : les aliments informatifs que nous mangeons
empêchent la formation d’individus libres, en bonne santé, et d’un corps
social fort et uni.
Le corps acceptera-t-il le « rapport » ?
Prenons ici un exemple plus concret. Quand la Commission sur les
accommodements raisonnables et la diversité culturelle publiera finalement
son rapport en mai 2008, le corps des animaux intoxiqués aura déjà fait le
sien. Le corps social, comme celui de ses membres d’ailleurs, n’en peut
tout simplement plus d’avoir à digérer quotidiennement l’indigeste,
c’est-à-dire ce que l’on nous force à ingérer sans que l’on puisse vraiment
choisir. Il y aura toujours des aliments qui, qu’ils soient casher, halal,
végétariens, avec Oméga 3, ne passent tout simplement plus. La question des
accommodements raisonnables en fait assurément partie. Comme une onde de
contraction dans le tube digestif, nous le répétons encore, en suivant
derechef le mouvement péristaltique : le corps social ne digère tout
simplement plus ces demandes de vies parallèles juridico-politiques, ces
demandes exclusives contre la voie de la majorité, ces connexions intimes
avec des dieux invisibles investissant tout à tour la sphère publique et
démocratique. Mais que nous apprendrons les riches commissaires Bouchard et
Taylor ?
La question politique : comment réagira le corps ?
C’est ainsi, avec la question indigeste des accommodements religieux, que
les capacités du corps atteignent leurs limites. Lorsque le repas imposé à
été réchauffé, « prémastiqué » au mieux, le corps garde ce qu’il peut
utiliser. Mais dans certains cas, cela est impossible. Nous avons beau être
des moutons, des mammifères qui bêlent en groupe, on ne peut pas tout
digérer. Notre système suit des lois précises. Ce qui est riche et nutritif
passe dans le sang, irrigue les vaisseaux sanguins, alimente le corps,
tandis que ce qui n’est pas bon pour la majorité descend plus bas afin de
passer, comme on sait, par la vessie et l’anus. D’une façon ou d’une autre,
le corps expulse toujours à l’extérieur ce qui ne sert pas sa santé.
Actuellement, la politique diurne peine à nourrir convenablement les
animaux politiques que nous sommes. Moutons obsédés par notre avenir,
moutons seuls ou en groupe, nous demandons encore à Dieu de l'aide afin de
bien digérer ce qui s'annonce pour nous. Si les politiciens n’utilisaient
pas d’anti-vomitif, c’est-à-dire des promesses, il est clair que le corps
social vomirait la plus grande partie de ce qu’il est obligé de consommer.
C’est ainsi que l’on réalise à quel point les politiciens peuvent être
habiles : quand on réussit à faire digérer à la population des budgets
tristes et mornes, c’est parce que les promesses utilisées sont
suffisamment crédibles pour assurer la vie normale.
La leçon politique de l’intoxication alimentaire
Nous retiendrons que lorsque l’animal est intoxiqué, trop intoxiqué en
vérité pour vivre en harmonie avec l’extérieur, ou bien se prescrit-il un
lavement… ou bien connaît-il lentement une perte d’autonomie politique,
puisqu’il se reconnaît lui-même victime d’une paralysie, paralysé par ce
qu’il a lui-même mangé. Le lavement, c’est la décision de se nettoyer
l’esprit une fois pour toutes, notamment par l’éducation. La perte
d’autonomie politique, c’est le fait de demander aux autres la permission
d’exister. Au moment d’écrire ces lignes, les animaux continuent de tourner
dans la cage, tout en anticipant une longue nuit. Pourquoi ? Parce qu’à
nouveau, ils craignent l’empoisonnement ou l’intoxication alimentaire.
Dominic DESROCHES
Département de philosophie / Collège Ahuntsic
-- Envoi via le site Vigile.net (http://www.vigile.net/) --

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Dominic Desroches est docteur en philosophie de l’Université de Montréal. Il a obtenu des bourses de la Freie Universität Berlin et de l’Albert-Ludwigs Universität de Freiburg (Allemagne) en 1998-1999. Il a fait ses études post-doctorales au Center for Etik og Ret à Copenhague (Danemark) en 2004. En plus d’avoir collaboré à plusieurs revues, il est l’auteur d’articles consacrés à Hamann, Herder, Kierkegaard, Wittgenstein et Lévinas. Il enseigne présentement au Département de philosophie du Collège Ahuntsic à Montréal.





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