Penser le Québec

Le Québec de "Mon oncle Antoine"

Hommage à Claude Jutra

Penser le Québec - Dominic Desroches

« Tomber a été inventé pour se relever.

Malheur à ceux qui ne tombent jamais »

Félix Leclerc
Le Québec a désormais repris la pente de l’anglicisation. Il perd ses emplois traditionnels et peine à assurer la survie de ses populations en régions. Sans surprise, en raison des pertes d’emplois, les régions se vident et les grands centres reçoivent de nouveaux chômeurs. Au Québec actuellement, on parle de la possibilité de « fermer » certaines villes, des villes du nord, des villes minières, des villes qui ont jadis fait la fierté et la richesse de nos parents. Les fantômes de Shefferville reviennent nous hanter et la vie errante dans les chantiers tend à refaire partie de notre réalité. Dans ce contexte des plus difficile, la survie et la mort s'imposent comme sujets de préoccupation pour la minorité francophone d’Amérique. La question qui se pose aujourd’hui pour plusieurs d’entre nous, elle se posait en 1982 à Shefferville et en 1940 à Blake Lake (Thetford mines), est la suivante : rester ou partir ?
Dans ce texte, je m’intéresserai aux liens de filiation unissant les parents et les enfants. Je soulignerai le malheur qui consiste à travailler servilement pour les autres et j'insisterai sur l’importance de défendre la vie communautaire dans les petites villes des régions. Je dirai un mot sur nos traditions (notre folklore) parce que c’est à cause d’elles qui nous avons réussi à traverser le temps. Je réfléchirai en outre sur l’image de la mort et sa symbolisation chez les plus jeunes d’entre nous. Mon texte voudrait, en d’autres mots, mieux comprendre le Québec de « mon oncle Antoine » présenté en 1971. Je tenterai, en rendant hommage à Claude Jutra, de montrer pourquoi et comment ce chef d’œuvre, classé meilleur film canadien de tous les temps, doit nous parler encore aujourd’hui.
Écouter la parole pour apprendre
Le film montre l’expérience bien québécoise de la fête de Noël dans une petite ville minière encerclée de montagnes, une enclave perdue dans le nord du monde. Or les résidents de la ville travaillent presque tous à la mine que possède un employeur anglophone. Sans jamais hésiter, le patron parle en anglais à ses employés francophones, c'est-à-dire à ceux qui le font vivre par la force de leurs mains et de leur travail. L'intéressant ici, en 1970, c'est que Jutra ose tourner cet employé québécois en résistant, puisque celui-ci refuse de répondre dans la langue de son patron méprisant. La question du cinéaste semble être la suivante : à la merci de l’employeur-dictateur, pourquoi s’abaisserait-il encore davantage ?
Les images suivantes illustrent excellemment la vie au magasin général à la vieille de Noël. Le gérant du magasin, l’oncle Antoine, non sans humour, anime les lieux sous l’œil intéressé de son neveu Benoît (15 ans), qui est orphelin et qui vit dans la maison de son oncle. Or dans ce petit village enclavé, tout le monde se connaît et l’apprentissage de la vie se réalise davantage au magasin général qu’à l’école. Voilà pourquoi Benoît, sensible à la dynamique de la maison, écoute les adultes et regarde autour de lui à la recherche d'un modèle. À 15 ans, Benoît réalise qu'il deviendra bientôt un homme.
Par les images, on sent que les proches ont hâte aux festivités et que Noël est la fête la plus attendue de toutes pour ceux qui travaillent fort l’année durant. Le catholicisme, qui a servi de prétexte pour coloniser les régions éloignées, apparaît ici comme le ferment de la vie sociale et collective. D’un côté, la population est captive de la région minière, tandis que de l’autre, elle est, oubliée, libre de se développer selon ses moyens et des ambitions.

Trouver la liberté / rester ou partir ?
Jos Poulin, qui en marre de se faire exploiter et qui aimerait contrôler son économie, se révolte et décide de monter dans les chantiers. À l’instar de ses courageux ancêtres, il part, laissant ses proches derrière lui, pour les camps de bûcheron. Il accomplit ce départ non sans un pincement de cœur car il sait que son choix, qui pourrait aussi le faire souffrir, est un sacrifice. Jutra sait illustrer magnifiquement cet exil du canadien français traduisant les besoins du corps autant que ceux de l’esprit, Jos étant en quête de lui-même. Quand la pression devient plus forte au village, on peut comprendre le choix difficile de cet homme révolté – ce choix courageux de la liberté, de l’autonomie et de l’indépendance.

Un lieu de rassemblement et la vie vécue dans la proximité
Comme on sait, dans les villages, le magasin général est le pôle d’attraction : c’est le lieu d’échanges de toute la communauté. Dans le film, les habitants s'y réunissent la veille de Noël afin d’y faire des emplettes et rencontrer les autres. Si Carmen doit aider Benoît, c’est que l’on prépare le magasin en vue du dévoilement de la vitrine la plus belle de l'année. Dans ce lieu de rassemblement, la femme occupe une place importante, car elle doit prendre en main tout ce qui concerne l’économie domestique. Et si on se toise les uns les autres, si on s’observe minutieusement, c’est bien entendu parce que les rapports entre eux sont serrés et forts. On regarde au magasin qui porte quoi, on chuchotte, on se taquine, toujours en s’aidant au mieux, et si l’on se dit parfois de petits mensonges, c’est toujours en raison de la proximité propre à la vie en communauté.
Résister par la tradition et savoir fêter dans sa culture historique
Noël est bien sûr l’occasion d’une grande fête familiale, qui est celle d’une nouvelle naissance, la Nativité. Pour fêter cet événement unique et cyclique, il convient de trouver, de couper et de rapporter le sapin de Noël. Ici, Jutra a le génie de nous présenter le courage des habitants qui travaillent sans relâche à la vieille de Noël, c’est-à-dire des personnes, souvent des femmes, qui n’ont pas le droit au congé et qui vont jusqu'à défier les tempêtes de neige, dans le froid du nord, pour continuer une tradition et s'assurer le bonheur d'un réveillon. Ces personnes travaillent, alors que l'oncle Antoine, nostalgique, boit les gorgées de son gin. Les habitudes de la boisson ne sauraient masquer la déroute potentielle de l'homme de la maison...
C’est vers la fin de l’après-midi que les employés entendent la sirène de l'usine, se trouvent enfin libérés du labeur, et qu’ils reçoivent leurs payes de vacances. Ils descendent dans les rues, prêts à acheter les derniers cadeaux avant le réveillon. Ils ont hâte de retrouver les leurs et de fêter en famille. Dans ce contexte joyeux, on se rend habituellement au magasin général où c’est déjà le temps des réjouissances. Si l’on se surprend à raconter une histoire, à boire un « petit coup » et à chanter une chanson à répondre tirée de notre répertoire traditionnel, en l'occurrence « Doux doux les moutons », c’est pour bien marquer l’atmosphère du début de cette période de bonheur. Dans son film, Jutra sait utiliser, comme Perrault d’ailleurs, le folklore, l’élément assurant l'installation de l’atmosphère des fêtes. Rassembleur, nous l’avons oublié, le folklore favorise le rapprochement de tous les membres de la famille et permet de mieux vivre le temps de l’homme soumis aux cycles du calendrier.
Et comment les moutons vivent encore l’humiliation par le patron…

Si la population ouvrière apprécie autant ces vacances, c’est également parce que le propriétaire de la mine ne recule devant rien pour insulter et humilier ses ouailles dévouées. Dans l’un des passages les plus troublants du film, Jutra tourne le propriétaire de la mine qui se promène avec son attelage dans la rue principale pour distribuer des bas de Noël aux enfants. On le voit sans le chercher : le salaire ne monte pas, le patron domine, et le canadien français n’est pas encore maître chez lui. Benoît, qui apprend beaucoup de la vie en cette journée, en profitera pour attaquer aux boules de neige ce chef d’entreprise méprisant.
L’image indélébile de la mort lente dans la communauté

Toutefois, l'entourage du magasin général se trouve tout à coup confronté à la mort puisqu’un adolescent du village meurt à la vieille de la grande fête. Au magasin, on déniche un cercueil pour le défunt et l’on s'entête, malgré la tempête, à aller récupérer le corps. En dépit de l’approche des festivités, l’oncle Antoine, passablement éméché, décide donc de répondre au besoin de cette famille dans le deuil. Il entend se faire accompagner chez elle en traîneau par Benoît...
S'ils se rendent tous deux à la ferme d’une famille pauvre dont la mère pleure la perte du fils, Benoît poursuivra son apprentissage. Durant le trajet, il assiste à l’ivresse de l’oncle, tant et si bien qu’il accepte de boire lui aussi pour oublier les difficultés soudaines. Mais ce n’est qu’à son retour qu’il comprendra un peu mieux les excès de boisson de l’oncle...
Après avoir partagé un repas à la maison du défunt, Benoît entre en contact avec la mort puisqu’il doit aider Antoine à faire entrer le corps dans le cercueil. Effrayé par la mort, Benoît est alors confronté à la question la plus importante de sa vie : pourquoi devons-nous mourir ? Pour lui, cette mort annonce bien quelque chose, mais quoi ? Il connaîtra sans doute la réponse plus tard.
Dans le froid glacial de cette nuit de Noël, Antoine et Benoît ramènent le cadavre du garçon. Au cours de la longue soirée et de la nuit passée avec son oncle, l'équipée initie Benoît aux aspects les plus durs de la vie et le fait vieillir prématurément. En vérité, nous sommes tous des enfants devant la mort, celle des autres, qui est toujours en même temps la nôtre. Benoît, qui n’a pas tous les outils pour comprendre cela, n’en est cependant pas au bout se peines…
L’effondrement d’Antoine / Notes sur le Père défaillant
Lors du retour, Antoine, fatigué et ivre, s’endort, tandis qu'il se voit obligé de diriger l’attelage. Forcé de prendre en charge, contre son gré, une responsabilité trop grande pour lui, Benoît l’accepte parce qu’il s’en croit capable. Pour gagner du temps, il augmente la cadence, ce qui a pour effet malheureux de faire tomber le cercueil sur le chemin enneigé. Or quand le mort tombe, pour paraphraser le poète Leclerc, il faut le relever. Au moment même où Benoît réalise la chose, il tente d’impliquer l’oncle Antoine, mais ce dernier, ivre et ailleurs, ne peut l’aider dans sa mission. Dans son ivresse, Antoine lui avoue que son rêve fut celui d’aller habiter aux Etats-Unis et non de demeurer dans ce village maudit. Effondré et perdu, l’Oncle Antoine de Jutra traduit déjà « la fatigue culturelle du Canada français » et la possibilité de son dépassement. L’orphelin, en conséquence, ne voudra jamais plus ressembler à Antoine. Au contraire, il devra s'accepter tel qu'il est afin de s'occuper un jour adéquatement de lui-même.
Fort de ces vérités « révélées » durant une nuit de Noël inoubliable, Benoît tente de rentrer. Lorsqu’il regagne enfin le centre du village et qu’il monte à l’étage du magasin pour avertir de ses malheurs la tante - celle qui avait profité de la sortie d’Antoine pour se rapprocher de l’autre homme du magasin général -, Benoît fait la connaissance d’une autre vérité de la vie des hommes et vieillit encore plus.
Dans Mon oncle Antoine, Jutra nous oblige à réfléchir sur les hommes québécois, ces hommes de chantier, ces travailleurs soumis aux autres, ces pères absents, mais aussi sur la question de la transmission des valeurs dans la survivance. Est-ce que ces Canadiens français catholiques sont capables de survivre par eux-mêmes ? Car celui qui devait accompagner Benoît et lui apprendre la vie l’a abandonné à lui-même. Si les liens entre les générations, malgré les efforts et la tradition, ne sont pas assurés, c’est la mort qui finira par triompher. La chute du cercueil en pleine tempête de neige peut signifier beaucoup plus qu’il n’y paraît à première vue. En effet, que peuvent faire les jeunes Québécois sans leur mère patrie accompagnatrice ? Comment faire pour relever le défi des hommes en fuite devant leur responsabilité collective ? Comment apprendre à vivre avec ces hommes défaillants ? Ces questions, à n’en pas douter, sont lourdes de signification et exigent la plus haute réflexion.
Une « dernière scène » qui semble anticiper l’avenir du Québec
Le film de Jutra s’achève sur une « dernière scène » difficile. Si Benoît doit retourner chercher le cercueil, il paraît être devenu un homme. Il est passé de l’adolescence à l'âge adulte en « 24 heures ou un peu plus ». Or, en ce 25 décembre, les proches ne fêtent pas seulement l’arrivée du nouveau-né selon la tradition, ils fêtent aussi la mort subite d’un jeune de la communauté. Quand Benoît parvient à regagner la maison du défunt, il regarde par la fenêtre afin de voir ce qui se passe à l’intérieur. Il voit alors une « dernière scène » touchante et troublante, la photographie de Michel Brault aidant, c’est-à-dire la mère, le père (revenu des chantiers et ayant découvert son fils sur le chemin) et les enfants auprès du défunt. Le problème avec cette crèche québécoise de 1940 dans les Cantons-de-l'Est, c'est que c'est la mort qui est au rendez-vous et non pas la promesse espérée d'un monde meilleur.
Dans ce village minier québécois confronté à la mort de sa relève et étouffé dans sa ruralité, on peut déjà voir les limites de la famille canadienne française aux prises avec le déclin de son mythe religieux. Et s’il faut remercier aujourd’hui Claude Jutra, c’est de nous rappeler que nous sommes en vérité des orphelins devenus adultes et que nous devons apprendre à nous accepter tels que nous sommes afin de réussir ensuite à nous occuper de nous-mêmes.

Dominic Desroches
Département de philosophie

Collège Ahuntsic

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Dominic Desroches est docteur en philosophie de l’Université de Montréal. Il a obtenu des bourses de la Freie Universität Berlin et de l’Albert-Ludwigs Universität de Freiburg (Allemagne) en 1998-1999. Il a fait ses études post-doctorales au Center for Etik og Ret à Copenhague (Danemark) en 2004. En plus d’avoir collaboré à plusieurs revues, il est l’auteur d’articles consacrés à Hamann, Herder, Kierkegaard, Wittgenstein et Lévinas. Il enseigne présentement au Département de philosophie du Collège Ahuntsic à Montréal.





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