Penser le Québec

La décomposition du Québec mythique

Notes sur la famille politique

Penser le Québec - Dominic Desroches

« Tenir en bride sa propre famille n'est pas moins difficile
_ que de gouverner une province »
_ Tacite
Nous avons célébré la « Révolution tranquille » nommée par les autres. Nous avons cru en notre système d’éducation et prétendu défendre notre système de santé. Nous avons pensé que le Québec était désormais laïque, moderne et prospère. Nous avons cru au pouvoir de la loi 101 et à l’élection du Parti québécois. Nous avons proclamé haut et fort que notre démocratie était exemplaire. Nous avons aussi estimé, en nous racontant notre propre récit, que le Québec avait gagné ses batailles et qu’il s’était levé pour exister. Nous avons rêvé et nous avons raconté notre mythe à nos enfants pendant quarante ans.
Que se passe-t-il désormais ? Nous assistons à la décomposition lente d’une société qui s’est proclamée libre avant l’heure.
Nous connaissons le repliement identitaire et la peur de s’affirmer en français parce que nous avons cherché à l’extérieur, dans un récit, ce qui se trouvait à l’intérieur, dans le monde. La vérité, c’est que nous vivons une crise de la famille québécoise. La corruption est omniprésente dans la vie sociale et politique. Collectivement, nous éprouvons de graves difficultés à nous organiser, à nous situer dans l’Histoire, à nous projeter dans l’avenir, c’est-à-dire à nous soutenir mutuellement, comme en témoignent assez bien les dossiers relatifs aux crises éternelles de l’UQAM, du CHUM, du réseau de transport montréalais ou de l’amphithéâtre de Québec.
Il n’existe pas de famille politique québécoise. Au lieu de construire et d’enseigner, à partir de la maison et des collèges, des valeurs communes, les Québécois ont préféré se raconter des histoires dans lesquelles les héros étaient des individus forts. Ils ont vénéré les sportifs - les joueurs de hockey - qui devaient un jour sauver la nation. Ils ont abandonné la tâche politique à leurs vedettes préférées qui ne vivaient le collectif que dans leur sport spectacle.
Loin d’ériger la famille politique, ils se sont tournés vers les « autres », ceux qui réussissaient à l’étranger. Les accommodements déraisonnables n’auraient pas créé un grand débat identitaire médiatico-politique si les Québécois défendaient, au quotidien, les valeurs politiques de l’ensemble. Ayant rejeté l’Église et la campagne, ils ont perdu le nord et ne savent plus comment élever leurs enfants. Ils ne sont pas si conservateurs, les Québécois, ils n’ont pas perdu le sens de la nation – ils n’ont jamais été autant Canadiens depuis un demi siècle -, ils ont oublié le sens de la famille politique.
Les problèmes d’unité du Bloc québécois et du Parti québécois n’auraient jamais vu le jour si les Québécois s’étaient unis et entendus au lieu de se diviser et de divorcer par médias interposés, ce qui traduit la faiblesse des caractères. Sans famille, les Québécois ont cherché un nouveau père, cette fois un père souriant et gentil, en Jack Layton, le regretté, et ils se sont vu imposer… la famille royale ! Plusieurs concitoyens sont redevenus, depuis, des sujets britanniques, des enfants affolés par des « esprits frappeurs ».
Quand on ne sait pas d’où l’on vient, il ne faut pas s’étonner que le tuteur nous impose une famille d’adoption.
Le sursaut, enfin, n’est pas au programme de nos politiciens. Si la tendance se maintient, les Québec deviendra une réserve, un territoire, non pas parce que ses habitants ne voyagent pas ou n’envoient pas de messages textes, mais parce qu’ils ne sont pas capables de pratiquer la Grande politique dans la langue de leurs ancêtres. Ceux qui veulent un pays devront déconstruire le mythe du Québec moderne, étudier rigoureusement la politique des spectres qui recouvre la réalité et retisser les liens. Quand ils auront, avec force courage, critiqué les fantômes et les lutins, quand ils auront compris le fonctionnement du pouvoir dans le vieux manoir à Ottawa, alors seulement pourront-ils reconquérir ce que les grands explorateurs français leur ont légué en héritage, c’est-à-dire un goût de liberté.
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Dominic Desroches
Philosophie Ahuntsic

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Dominic Desroches est docteur en philosophie de l’Université de Montréal. Il a obtenu des bourses de la Freie Universität Berlin et de l’Albert-Ludwigs Universität de Freiburg (Allemagne) en 1998-1999. Il a fait ses études post-doctorales au Center for Etik og Ret à Copenhague (Danemark) en 2004. En plus d’avoir collaboré à plusieurs revues, il est l’auteur d’articles consacrés à Hamann, Herder, Kierkegaard, Wittgenstein et Lévinas. Il enseigne présentement au Département de philosophie du Collège Ahuntsic à Montréal.





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