L'îlot

Recensement 2006 - Langue française

À l'Assemblée nationale, c'était à celui, de l'ADQ et du PQ, qui s'indignerait le plus du jovialisme avec lequel le gouvernement Charest a accueilli les données sur la situation du français tirées du recensement de 2006.
Remarquez, Mario Dumont a plutôt donné l'impression d'exécuter une figure imposée. De toute évidence, il avait hâte de passer à un sujet plus juteux, c'est-à-dire la contribution de Karlheinz Schreiber au financement de la campagne au leadership de Jean Charest en 1993.
Il aurait pu se montrer un peu plus insistant auprès de la ministre responsable de la langue française, Christine St-Pierre, qui n'a pas été très convaincante dans ses explications de ce que le gouvernement entend faire pour améliorer l'intégration et la francisation des nouveaux arrivants dans le contexte d'une immigration accrue.
À entendre la ministre, défendre les dispositions de la loi 101 devant les tribunaux semblait déjà être une grande réalisation. Pourtant, la défense de la loi est bien le minimum qu'on attend de n'importe quel gouvernement. Il y a encore du travail à faire, convient-elle. Très bien, mais quoi?
M. Dumont a raté une bonne occasion de préciser quelles mesures concrètes prendrait un gouvernement adéquiste, au-delà des habituelles déclarations d'intention sur la «bonification» des programmes déjà offerts. Certes, l'ADQ entend favoriser la famille, mais le Québec ne rééditera pas la «revanche des berceaux».
Pauline Marois s'est dite prête à corriger les éléments les plus controversés de son projet de loi sur l'identité québécoise si le gouvernement accepte qu'il soit débattu à l'Assemblée nationale. Si elle veut sincèrement forcer la discussion sur la francisation des petites entreprises de 25 à 50 employés ou sur l'amélioration de la qualité du français enseigné dans les écoles, Mme Marois devrait renoncer à l'avance aux dispositions qui créeraient deux catégories de citoyens. Dans ces conditions, les deux autre partis seraient malvenus de refuser d'en discuter.
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Il faut cependant reconnaître à Mme Marois d'être la première chef du PQ à ne pas présenter systématiquement la souveraineté comme le remède miracle. On peut penser que cette éventualité renforcerait sensiblement la force d'attraction du français, mais il serait irresponsable de s'en remettre uniquement à une solution aussi hypothétique.
En revanche, les francophones du Québec sont en droit d'exiger que leur adhésion à la fédération canadienne se traduise par une volonté concrète, de la part du Canada, non seulement de reconnaître mais aussi de favoriser sa spécificité culturelle et linguistique.
Le rapport Pelletier, qui tient toujours lieu de politique constitutionnelle pour le PLQ, voit dans le Québec le «foyer principal de la francophonie au Canada». D'où la «vision vraiment pancanadienne du fait français» qu'il propose.
En réalité, le Québec ressemble moins à un «foyer principal» qu'à un îlot de plus en plus isolé. Si certaines données du recensement de 2006 peuvent sembler encourageantes pour la situation du français ici, elles sont toutes inquiétantes, pour ne pas dire catastrophiques, en ce qui concerne le reste du Canada.
Il est vrai que certaines communautés hors Québec, notamment au Nouveau-Brunswick et en Ontario, réussissent au prix d'efforts qui forcent l'admiration à maintenir le fait français bien vivant, mais parler d'un Canada français ne correspond plus à une réalité observable.
Quarante ans après l'adoption de la Loi sur les langues officielles, les chiffres rendus publics par Statistique Canada démontrent plus que jamais à quel point le pays bilingue d'un océan à l'autre dont rêvait Pierre Elliott Trudeau était une chimère. Il faudra bien finir par en prendre acte.
Cela ne signifie pas qu'il faille priver des francophones hors Québec des avantages qu'ils peuvent retirer des politiques fédérales, mais une certaine asymétrie serait de mise. Par exemple, le Bloc québécois a proposé d'amender la Loi sur les langues officielles et le code du travail canadien afin que les dispositions de la Charte de la langue française s'appliquent aux entreprises qui oeuvrent dans les secteurs régis par Ottawa, plus réfractaires à la francisation.
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Il faudra attendre au printemps prochain avant que les données du recensement relatives à la langue de travail ne soient disponibles. La hausse de la proportion des nouveaux arrivants (2001-06) qui parlent le français à la maison ne signifie pas nécessairement que la force d'attraction du français a augmenté.
Selon le mathématicien Charles Castonguay, de l'Université d'Ottawa, qui se spécialise dans les questions de démographie, le chiffre de 75 % ne veut rien dire, sinon ce qu'il nous apprend sur l'origine de ces immigrants. «Le Québec choisit ses immigrants, ils ont des points supplémentaires s'ils parlent déjà français. Ce n'est donc pas au Québec qu'ils apprennent le français. C'est au Maghreb, en France ou en Suisse.»
Jean-François Lisée a sans doute raison: il ne faut plus chercher à faire en sorte que le Québec soit «aussi français que l'Ontario est anglais», comme le souhaitait Camille Laurin. Cette expression ne traduit pas la réalité de ce que l'histoire a fait du Québec et, de toute manière, ce serait peine perdue.
Peu importe la législation qui pourra être adoptée, la francisation des immigrants nécessite toutefois la présence d'une masse critique de francophones «de souche» sans laquelle elle n'aurait aucun sens.
En 1999, le démographe Marc Termote avait créé un certain choc en prévoyant que les francophones passeraient sous la barre des 50 % à Montréal en 2021. Il était déjà en retard de 15 ans. Il ajoutait que cette proportion baisserait à 45,4 % en 2041. Combien seront-ils vraiment? 40 %? 35 %?
Il est vrai que ces chiffres ne tiennent pas compte de la banlieue, dont bien des résidants se rendent quotidiennement «en ville» mais pas nécessairement dans les quartiers où habitent les immigrants ni dans les entreprises où ils travaillent.
Soit, Montréal (20,6 %) est bien loin derrière Toronto (45,7 %) si on retient le pourcentage de ses habitants nés à l'extérieur du pays, mais quelqu'un croit-il vraiment que l'anglais puisse un jour être menacé à Toronto?
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mdavid@ledevoir.com


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