L'ignorance et la fracture

Hérouxville - l'étincelle

Voilà un débat de société nécessaire qui est bien mal engagé. Je parle bien sûr du débat sur les «accommodements raisonnables». Tout s'y mêle et s'y recoupe: identité nationale, droits de la personne, accommodements, privilèges, droits reconnus par les tribunaux, foi et croyance, laïcité et patrimoine culturel. Pour une société qui a systématiquement évacué des écoles le recul que fournit l'enseignement de l'histoire et de la philosophie, pour une société qui a oublié que la formation citoyenne commence à la petite école, ce ne sera pas un débat facile et serein. En effet, pour en sortir et arriver à un encadrement équitable de la diversité et des droits, il faut comprendre ce que sont les droits, l'espace public et l'espace privé, la laïcité et aussi le monde tel qu'il est maintenant.
On a beaucoup parlé du code de conduite d'Hérouxville, mais rares sont ceux qui l'ont lu au complet. Il s'en dégage une curieuse impression de bienveillante naïveté et d'ignorance. En fait, ce code décrit la vie paisible et réjouissante d'un village où les gens s'entendent bien et où les femmes ont la même «valeur» que les hommes. Le texte annonce un village paisible et accueillant qui déclare sa satisfaction de vivre ainsi et qui dit au futur immigrant: il faudra devenir comme nous. Les gens d'Hérouxville défendent ainsi l'approche française de l'intégration républicaine. Vous avez choisi le Québec, vous devez devenir des Québécois comme nous. C'est une thèse qui se défend mais qui, on l'a vu en France, se solde souvent par l'échec. Il ne faut voir aucun racisme dans cette attitude, même si les racistes défendent souvent cette approche. L'interdiction de lapider en public (sic) et autres injonctions que contient ce code disent amplement et longuement que ce code s'adresse essentiellement aux musulmans. Il trahit et illustre de manière tragique comment le Québec «profond» perçoit le monde arabo-musulman. C'est un monde où on lapide quotidiennement, alors que cette pratique barbare n'est légale que dans quatre ou cinq pays et qu'au Nigeria, un de ces pays, la Cour suprême a empêché la lapidation de la dernière femme qui y a été condamnée. C'est un monde où les femmes marchent toutes le visage couvert et accompagnées d'un chaperon, où elles n'ont pas le droit de conduire une automobile. Tout cela relève d'une vision tragiquement caricaturale, alimentée par le 11-Septembre, le terrorisme international, les talibans. Il faut expliquer aux gens d'Hérouxville qu'on a le droit d'écouter de la musique même si on est musulman, car leur démarche naît de l'ignorance et de la peur. Et c'est cela qui est grave, car l'ignorance et la peur sont les principales racines de l'intolérance et du racisme.
La confusion et l'ignorance, l'incapacité de faire la différence entre droits, privilèges et discrimination, tout cela se retrouve aussi dans les multiples exemples d'«accommodements raisonnables» qu'on nous révèle en rafale depuis quelques semaines. Tous les exemples qu'on nous a servis et qui concernent les juifs hassidims ne relèvent ni de leur droit à la pratique de leur religion tel que reconnu par les chartes ni de leur droit à ne pas souffrir de discrimination. Les nonos qui ont accepté que les hommes hassidims puissent avoir des examinateurs masculins et qui nous présentent cela comme un service à la clientèle alimentent la confusion entre droits et privilèges. Être titulaire d'un permis de conduire ne constitue pas un droit, c'est un privilège, une permission accordée à un citoyen qui souscrit aux conditions exigées, dont celle d'un examen. On pourrait dire la même chose du choix du sexe du médecin ou du genre de cours prénatal qu'on veut suivre: ce sont des privilèges qu'on réclame au nom d'un faux droit à l'exercice de sa religion dans l'espace public. Pire encore, ces «accommodement» qui créent de nouveaux droits constituent des cas flagrants de violation des chartes canadienne et québécoise sur le droit à l'égalité des femmes. Dans tous ces exemples, ce sont des femmes qui sont privées de leur droit à l'égalité.
Autre confusion grave: on présente parfois comme des accommodements déraisonnables des droits décrétés par les tribunaux. C'est le cas des congés pour raison religieuse qu'accorde la Commission scolaire de Montréal. Ce n'est pas un accommodement, c'est une mesure adoptée par la CSDM pour se plier à une décision de la Cour suprême. Trois cents congés en un an pour 17 000 employés au total, pas de quoi fouetter un chat. Mais un quotidien a décidé de jouer cette nouvelle anodine en une, reléguant au lendemain l'explication qui désamorçait la bombe en page intérieure.
Plus profondément, la démarche d'Hérouxville, celle de quelques autres villages de la région, les gesticulations démagogiques de Mario Dumont, révèlent une fracture profonde entre le Québec francophone rural et le discours jovialiste sur les succès de la tolérance à la québécoise et notre adhésion profonde à plusieurs principes des chartes. Cette fracture, elle s'annonçait dans la poussée conservatrice lors des élections fédérales dans le centre du Québec. Elle se dessine de manière plus précise dans les deux sondages publiés cette semaine, qui indiquent une percée significative de l'ADQ dans ces mêmes régions.
Il faut l'avouer, 25 ans de Charte des droits ont profondément modifié la société dans des domaines qui relèvent des convictions, des croyances, des sentiments, domaines souvent envahis par les préjugés et par l'ignorance. On découvre aujourd'hui que ces bouleversements sont peut-être ressentis comme des atteintes à une vision de l'identité collective. Comme si on avait imposé un monde nouveau sur un univers ancien sans se soucier de fournir l'accompagnement pédagogique essentiel qui s'appelle l'éducation citoyenne.


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