L'esprit de contestation

Québec 2007 - Analyse

Le premier ministre Jean Charest a réagi avec une remarquable modération à la manchette de La Presse qui accusait Robin Philpot de nier le génocide rwandais.

En temps normal, les citations tirées de son livre Ça ne s'est pas passé comme ça à Kigali, de même que la photographie où on voit le candidat péquiste dans Saint-Henri-Sainte-Anne serrer la main d'un homme condamné par le Tribunal pénal international mais qu'il estime innocent, auraient largement suffi pour que M. Charest exige sa démission immédiate.
Quand il s'agit d'un adversaire politique, le premier ministre s'embarrasse rarement de la règle du audi alteram partem, surtout en campagne électorale. Lors du débat télévisé de 2003, il était tombé à bras raccourcis sur Bernard Landry en utilisant une déclaration de Jacques Parizeau dont il ne connaissait pas la teneur exacte. Après le débat, il ne s'était jamais soucié de savoir ce qu'avait dit l'ancien premier ministre.
Dans le cas du candidat adéquiste dans Deux-Montagnes, Jean-François Plante, accusé d'avoir banalisé la tragédie de Polytechnique, M. Charest s'était montré intraitable. Manifestement, il ne veut pas accabler le PQ.
Même si M. Philpot est devenu une sorte de héros aux yeux des souverainistes depuis la publication de ses livres Le Référendum volé et Les Secrets d'Option Canada (en collaboration avec Normand Lester), il y a pourtant des limites à ce que même André Boisclair pourra cautionner.
Hier, le chef du PQ a d'ailleurs préféré ne pas commenter une autre déclaration controversée de son candidat, selon qui la nomination de Michaëlle Jean au poste de gouverneure générale visait à «légitimer le coup d'État du 29 février 2004, en Haïti, auquel le Canada a participé». Puisqu'il ne pouvait pas accuser qui que ce soit de désinformation, il a dit s'en remettre aux électeurs de Saint-Henri-Sainte-Anne.
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Les dernières projections de democraticspace.com, basées sur les cinq derniers sondages, accordent 65 sièges au PLQ, 45 au PQ et 15 à l'ADQ. Les libéraux s'achemineraient donc vers un gouvernement majoritaire, à la condition que le PQ se contente de maintenir ses positions et que l'ADQ cesse sa progression. Or rien n'indique que celle-ci ait plafonné.
Les sondages à paraître en fin de semaine tendraient au contraire à démontrer que le pigeon continue de monter.
Dans le passé, les libéraux ont assez bien réussi à conserver leurs appuis en faisant valoir qu'un vote pour l'ADQ était, au bout du compte, un vote pour le PQ. Il suffisait d'agiter l'épouvantail souverainiste pour ramener les électeurs fédéralistes et souverainistes à leur bercail respectif, comme M. Charest a tenté de le faire au début de la semaine en relançant le débat sur la partition.
Ce ne sont certainement pas les assurances jovialistes de M. Boisclair sur les lendemains d'un OUI qui ont pu dissiper l'inquiétude que M. Charest voulait susciter avec ses déclarations équivoques. C'est simplement que personne ne croit sérieusement que le Québec soit à la veille d'un nouveau référendum.
Pour la première fois depuis 1994, Mario Dumont semble être en mesure d'échapper à la polarisation référendaire. Mieux encore, il pourrait légitimement soutenir qu'un vote pour le PQ est un vote pour le PLQ dans la mesure où les libéraux comptent maintenant sur le PQ pour freiner la montée adéquiste et obtenir un deuxième mandat.
De toute évidence, M. Boisclair n'est plus la cible principale. Hier, Line Beauchamp et Monique Jérôme-Forget ont vivement dénoncé l'irresponsabilité des engagements de l'ADQ, que le PLQ a estimés «de manière rigoureuse» à 6,3 milliards de dollars, tandis que le chef du PQ a eu droit à un autre répit.
Le problème des stratèges libéraux est que la situation varie considérablement d'une région à l'autre. Par exemple, au Saguenay-Lac-Saint-Jean, où libéraux et péquistes se livrent à un véritable bras-de-fer, le PLQ aurait profité de la plus grande présence de l'ADQ. Inversement, dans la région de Québec, la faiblesse du PQ nuit sérieusement aux libéraux.
Sans le crier sur les toits, certains au PQ croient d'ailleurs que la meilleure stratégie à adopter dans la capitale, où Taschereau demeure la seule circonscription péquiste, consisterait à laisser le champ libre à l'ADQ, qui ne peut réaliser de gains qu'aux dépens du PLQ.
On voit cependant mal comment André Boisclair pourrait souscrire à cette façon de voir les choses. Limiter les libéraux à un gouvernement minoritaire ne saurait constituer un objectif pour lui. Même s'il s'agissait d'un prélude au retour au pouvoir du PQ, la déception des militants serait telle que lui-même n'y survivrait pas.
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On déplore depuis longtemps que les campagnes électorales, axées presque exclusivement sur la tournée des chefs, privilégient l'anecdotique et le salissage au détriment des débats de fond, mais la semaine qui s'achève aura sans doute laissé un goût particulièrement amer à bien des électeurs.
Louise Harel parlait récemment d'un «esprit de contestation» qui risquait de nuire au PQ. D'ailleurs, comment expliquer autrement que par cet «esprit de contestation» la victoire d'André Arthur aux dépens du Bloc québécois dans Portneuf lors des élections fédérales de janvier 2006? S'il existe un ras-le-bol devant la façon de faire de la politique, il risque de profiter à l'ADQ.
Dans l'entourage de Jean Charest, on se rassure à l'idée que l'ADQ ne dispose pas de la machine qui lui permettra de faire sortir son vote le 26 mars, mais André Arthur n'en avait pas non plus. S'il y a un mouvement de fond... On se dit aussi que les hommes d'affaires beaucerons qui appuyaient Mario Dumont en 2003 l'ont abandonné et laissé sans le sou. Pourtant, la mairesse Boucher a conquis la mairie de Québec avec 5000 $.
mdavid@ledevoir.com


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