Gouverner avec 35 %

Québec 2007 - Analyse


Où se trouve la barre de la légitimité démocratique d'un gouvernement? À 50 % d'appui populaire? 40 %? 30 %? Beaucoup, au Québec, sont révoltés par les injustices du système uninominal à un tour - hérité de la Grande-Bretagne - qui écrase les tiers partis et peut donner tout le pouvoir législatif à une formation qui a recueilli 40 % du vote, et parfois moins.
Dans une terre traditionnellement bipartisane, «accablée» par ce système électoral britannique, le tripartisme authentique est très rare... et lorsqu'il arrive, ce tripartisme peut faire baisser - encore plus - la barre à partir de laquelle on sera proclamé «vainqueur».
Mais un gouvernement qui gouverne avec 35 %, est-ce si rare dans le monde?
Au Canada, le Parti libéral fédéral avait emporté, en 1997, près de 60 % des sièges avec 38 % des voix. Les mêmes proportions qu'en juin 1981 en France, lorsque le Parti socialiste du nouveau président François Mitterrand - grâce aux distorsions du système uninominal à deux tours (aussi graves, dans ce cas, que celles du système à un tour) - avait «balayé» le pays...
Cas plus extrême, sans doute un record du monde dans ce registre «uninominal»: aux élections du 5 mai 2005, les travaillistes de Tony Blair n'ont recueilli que 35 % du vote - ce qui signifie que les deux tiers des gens ont voté contre eux! -, mais conquis tout de même plus de 55 % des 646 sièges aux Communes...
Plus fort encore: la Turquie possède un système officiellement «proportionnel»... mais qui élimine du Parlement les partis qui n'ont pas obtenu 10 % des voix (alors que la barre est en général placée à 5 % dans les pays à proportionnelle). En 2002, ce cruel mécanisme a permis au parti du premier ministre Tayyip Erdogan, le Parti de la justice et du développement, d'obtenir les deux tiers des sièges... avec un peu plus du tiers des suffrages! Curieuse «proportionnelle» en vérité, mais qui a accouché d'un gouvernement stable, reconnu dans le monde et réputé efficace...
Dans des pays comme les États-Unis, la Bolivie ou le Mexique, on devient président au premier et unique tour de scrutin, peu importe que ce soit avec 60, 30 ou 20 % des voix. L'an dernier au Mexique, dans une élection fort contestée, le conservateur Felipe Calderon a été élu avec 36 %. En 1992, 43 % des suffrages avaient suffi à Bill Clinton pour conquérir la Maison-Blanche. Et en Bolivie en 2002, Gonzalo Sánchez de Lozada avait gagné... avec 23 % à peine ! Mais dans ce dernier cas, le mandat du vainqueur s'est vite avéré hautement instable: il a terminé sa carrière politique en fuyant son pays et la foule en colère.
Autre cas de figure: celui du Brésil, où le président Lula, grâce à l'élection à deux tours, peut rassembler 60 % des votes sur son nom... mais où sa formation, le Parti des travailleurs - empêtrée dans un système proportionnel et une prolifération de partis qui «magouillent» - ne détient que 17 % des sièges...
En Europe, nombreuses sont les coalitions au pouvoir formées autour d'un parti-pivot qui représente 30 ou 35 % de l'électorat. En s'adjoignant des petits «satellites» qui pèsent 5 ou 10 % chacun, ce parti en arrive à contrôler presque totalement le jeu politique.
En Allemagne, aux élections de 2005, il aura fallu une égalité quasi parfaite entre les deux grands - et le refus des «petits» de se laisser acheter - pour qu'on se résigne à la Grosse Koalition au centre, avec la droite et la gauche devenus «alliés forcés».
Dans les démocraties modernes, ils ne sont donc pas si rares, ces pays dirigés dans les faits par un noyau solide, «à poigne», qui s'appuie sur un gros tiers de l'électorat - et parfois moins. Et qui peuvent pourtant prendre, armés de ces seuls mandats, de très graves décisions.
Par exemple, en 1992, deux premiers ministres «provinciaux», l'un slovaque (Vladimir Meciar) et l'autre tchèque (Václav Klaus), à la tête de deux partis minoritaires chacun de leur bord, ont négocié derrière des portes closes - et sans référendum - rien de moins que la dissolution de la Tchécoslovaquie... et l'avènement de deux nouveaux pays indépendants!
Gouvernements minoritaires homogènes, qui tiennent en respect une opposition majoritaire... Gouvernements de coalition, contrôlés par un solide «pivot» hégémonique de 35 %... Gouvernements nominalement «majoritaires», mais fondés en réalité sur une minorité d'électeurs...
Les exemples ne manquent pas, un peu partout dans le monde, de pays gouvernés, démocratiquement, par des politiciens qui représentent un tiers de l'électorat. Il n'y a donc pas à s'alarmer du fait que cela puisse, ce soir, également se produire ici.
François Brousseau est chroniqueur et affectateur responsable de l'information internationale à la radio de Radio-Canada.
francobrousso@hotmail.com

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