L'entrée du Salon

Livres 2009 - Arts - cinéma - TV - Internet

Un écrivain écrit, puis soumet son manuscrit à un éditeur pour recevoir quelque temps plus tard, un accusé réception de la maison, suivi, après plusieurs mois, d’une lettre de refus personnalisée: votre roman ne cadre malheureusement pas. Quand, par miracle, l’éditeur appelle l’auteur pour lui dire «je vous publie», c’est la joie, un moment qui équivaut à une déclaration d’amour, à une promotion, à un gain à la loterie, à plus forte raison lorsqu’il s’agit de Victor-Lévy Beaulieu.

Par la suite viennent les corrections, la page couverture, la quatrième de couverture, la date du lancement, les invitations à transmettre. Le manuscrit prend la forme d’un livre que l’auteur reçoit chez lui en une vingtaine d’exemplaires qui lui permettent de constater qu’il n’a pas rêvé.

La soirée du lancement correspond à la célébration de l’ouvrage né de la complicité de l’auteur et de l’éditeur. Elle est l’occasion de réunir amis, parentèle, collègues, voisins, pour une même fête.

C’est alors que les choses se compliquent.

Si l’auteur en question, prenons pour exemple Caroline Moreno, n’est pas connu du public, n’anime pas d’émission de télé ou de radio, ne joue dans aucun film ou pièce de théâtre, son livre aura la vie courte. Il sera commandé à un ou quatre exemplaires et vite dissimulé au fond à droite des librairies. Voyant que le livre n’a pas la cote, le libraire estimera qu’il a fait le bon choix car rien ne se vend mieux qu’un livre qui se vend à des millions d’exemplaires.

Dans un même ordre d’idée, les animateurs d’émissions consacrées à la littérature ne se bousculeront pas au portillon. Qui ça? Moreno?

Du reste, les journaux traitent de littérature une fois par semaine tandis que les critiques croulent sous les nouveautés. Lesquelles privilégier sinon celles qui se vendent comme des petits pains chauds que le libraire expose dans ses vitrines et aux yeux des lecteurs.

Les écrits restent, cela vaut également pour les critiques acerbes du genre «roman flasque» tel qu’a été qualifié celui d’un ami sans, par ailleurs, que soit précisé qu’il s’agissait pour lui d’une première œuvre. En quoi, est-on en droit de se demander, consiste le rôle du critique qui, comme tout lecteur, possède ses goûts, ses dégoûts, ses coups de cœur, ses haut-le-cœur?

Franchi le cap de la critique (Assassin pour le plaisir- Réginald Martel, Made in Québec – Jean-Luc Doumont) l’auteur n’est pas rendu au bout de ses peines. Le téléphone ne sonne toujours pas, jusqu’au journal de quartier qui se fait tirer l’oreille… et le Salon de livre de Québec ouvre ses portes.

Bien sûr les «qui ça?» ne font pas d’honorables invités d’honneur et ne participent pas aux rendez-vous littéraires qui ont pour effet de mousser instantanément les ventes des intervenants.

Alors, au beau milieu de milliers de livres, comment faire en sorte d’attirer l’attention sur celui d’une parfaite inconnue qui en est à sa troisième publication et qui, selon toute vraisemblance, restera dans l’ombre?

Avec pour titre LE BRIGADIER DE GOSLEY, la romancière Caroline Moreno prend le taureau par les cornes et revêt, pour la circonstance, l’attirail d’une brigadière comportant un dossard orange et jaune fluo sur lequel on peut lire:
ATTENTION AU BRIGADIER DE GOSLEY
ÉDITIONS TROIS-PISTOLES
ainsi qu’une pancarte rouge indiquant ARRÊT en blanc, confondant les gens qui voient en elle une véritable agente de la circulation.

La brigado-romancière va au-devant des visiteurs, les saluant, leur souhaitant une agréable visite. Beaucoup d’entre eux lui révèlent leur penchant pour les biographies, les essais, la science-fiction. Certains admettent ne plus lire du tout ou lire le journal mais en diagonale. Lorsqu’ils lui confient aimer des romans, elle leur propose le sien, l’histoire d’une disparation, et leur remet la jaquette, format réduit, du livre. Quelques personnes, piquées par la curiosité ou emballées par l’originalité de la présentation, l’achètent et le font dédicacer. Merci à Francine, à Andrée, à Jacqueline, Laurette et les autres.

Dénoncée par un sinistre individu qui vend des abonnements à un journal et auquel l’auteur, semble-t-il, fait de l’ombre, la brigadière subit les foudres de la responsable de la paix sociale: «Imaginez ce qui se passerait si tout le monde se mettait à faire comme vous, à se costumer et à faire la promotion de son livre!»

D’une part, pense la brigadière, ce serait génial mais, d’autre part, elle imagine mal Yves Beauchemin accoutré en renard bleu ou Isabelle Vinet déguisée en arbre (L’Ordre des Forêts). Après avoir obtempéré aux injonctions puis désobéi, elle voit la responsable du bon déroulement du salon se manifester à nouveau, le visage bouillant pareille à une omelette sur le feu: «Comprenez-vous ce que je dis? Je peux faire venir la sécurité moi vous savez!»

La brigadière plante là l’aimable dame et se rend devant son kiosque. Quelques secondes plus tard, un individu non identifié déboule devant elle et furieux lui lance: «Il y a des règlements ici et…» L’auteur du Brigadier explique qu’elle connaît les règlements, la preuve c’est qu’elle est à son kiosque. Mais l’autre insiste: «Écoutez-moi!» Elle dit qu’elle n’a rien à écouter. Il hausse le ton, menace de la faire sortir du Salon comme ça! (il claque des doigts) «Si vous voulez vous mettre à l’entrée pour distribuer votre pub vous me payez 3 500 dollars.» Elle réplique: «Je ne suis pas à l’entrée, je suis devant mon kiosque, cessez de m’enquiquiner!» On le voit, la brigadière ne se laisse pas marcher sur les pieds…

Plus tard, un peu tard, l’homme vient lui présenter des excuses pour son emportement.

Heureusement pour la brigado-romancière, elle a l’immense bonheur de croiser les sémillantes Andrée Ferretti et Francine Allard, Alain l’amoché-souriant Cliche, le distingué Robin Philpot, la charmante Djelmila Benhabib, le pince-sans-rire Benoît Quessy, le magnétique Sylvain Rivière, le fidèle à lui-même Michel Brûlé et le lumineux Raymond Lévesque se déplaçant, le pauvre, à l’aide de béquilles.

Certains distributeurs offrent des rabais intéressants aux participants, d’autres rien du tout. La romancière brigadière achète DERRIÈRE L’ÉTAT DESMARAIS: Power (Robin Philpot), MÛRES POUR L’AVENTURE (Danielle Pouliot), LA COUTURIÈRE (Francine Allard), ANGLAID (Michel Brûlé). Elle entend Claude Coulombe vendre sa salade et la mèche de NOUS ÉTIONS INVINSIBLES qui est le récit de l’ex-commando Denis Morisset, un livre qui provoque l’effet chips, c’est-à-dire que, lorsqu’on l’ouvre, on ne peut faire autrement que de le finir. Voici deux extraits:

Nous enlevons le plus de terre possible. Je termine le travail à la main. Au fur et à mesure que je déblaie ce qui est de toute évidence un corps humain, je remonte des jambes vers le visage. Là, j’ai un choc. Darren frisonne lui aussi lorsque je lui montre ma découverte. L’homme a les yeux et la bouche grands ouverts. C’est horrible: il a été enterré vivant. Nous venons de mettre au jour un charnier.

En plus de Darren, il m’assigne un autre membre de l’équipe. C’est un cadeau empoisonné, car le soldat désigné, Randy, en est un autre qui n’aime pas les francophones. Si on lui demande pourquoi, il n’en sait rien, c’est comme ça. Mais je n’ai pas le goût de discuter avec lui. S’il me provoque, je saurai bien le remettre à sa place. Le tireur d’élite Morisset prend part à différentes missions qui le mènent au Rwanda, en Bosnie, en Serbie, en Haïti, au Pérou, en Afghanistan, en d’autres mots, en enfer. Cœurs sensibles s’abstenir.


Le moment est venu de démonter le chapiteau. «C’est pour un check-out?» s’informe l’employée à la réception de l’hôtel. L’auteur plie bagage. Il est somme toute satisfait. Il a rencontré des gens intéressants. Il s’est fait prendre en photo pour le journal Le Soleil et info-culture.biz. Avec un peu de chance et beaucoup d’entêtement, peut-être parviendra-t-il à faire durer son livre quelques mois encore.

N.B. La journée internationale du livre a lieu le 23 avril 2009. Bonne lecture!

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Caroline Moreno476 articles

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Château de banlieue

Mieux vaut en rire que d'en pleurer !


Chapitre 1
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Chapitre 2
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Chapitre 3
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6 commentaires

  • Archives de Vigile Répondre

    22 avril 2009

    Moi, mon amie est auteure. A chacune de ses publications, j'ai le bonheur et la fierté d'en recevoir un exemplaire que je m'empresse de lire. J'ai particulièrement apprécié le brigadier de Gosley, sans aucun doute son roman le plus abouti. Je voudrais entendre parler d'elle ici en France, la voir à la télé, l'entendre à la radio pour qu'on découvre son engagement, ses idées, sa force mais hélas, on entend toujours parler des mêmes. Et pas toujours les meilleurs... Faire partie des "chouchous" des médias demande certainement beaucoup de savoir-faire... ou de culot ! Le culot et la détermination, tu les as ! Tiens bon et continue à écrire. Nous, on t'aime et on est fier de toi.

  • Archives de Vigile Répondre

    22 avril 2009

    @ Andrée Ferretti,
    Désolé chère Andrée, j'aurais dû vous nommer aux côtés de Claude Jasmin, vous m'aviez aussi beaucoup encouragé à une époque. Je n'ai malheureusement plus vos coordonnées et j'aimerais vous faire parvenir mon dernier titre.
    Je suis heureux de lire les réponses à Caroline. Je les trouve stimulantes et vraies. J'espère aussi que son livre continue à vivre. Je me le procure à la première occasion.
    Bonne plume à tous,

  • Archives de Vigile Répondre

    21 avril 2009

    Moi, ma soeur est auteure. Elle a publié à ce jour trois livres. Trois très bons livres, je tiens à le préciser; surtout le troisième, le petit dernier, qui est, selon moi, un vrai petit bijou! Pas mal pour une inconnue, non? Mais voilà, personne n'en parle. Elle n'est toutefois pas du genre à se morfondre dans son salon. Elle est coriace, ma grande soeur! Elle a fait des pieds et des mains pour avoir un peu de publicité, a téléphoné aux hebdomadaires et à son journal de quartier pour qu'on parle de son ouvrage. Elle a même eu la brillante idée de s'habiller en brigadière et de faire de petites pancartes avec la couverture de son livre pour remettre aux visiteurs du Salon du livre à Québec (Faut le faire) jusqu'à ce qu'elle se fasse "remercier" cavalièrement par les organisateurs... Oui, ma grande soeur c'est l'auteur de ce billet, et j'en suis drôlement fière!
    Je crois en elle, et je sais que son meilleur roman est encore à venir. Je te souhaite de continuer à faire ce que tu adore: écrire. Tout simplement. Car moi, j'ai hâte de te lire!

  • Jean-Paul Gilson Répondre

    21 avril 2009

    Étant donné, chère Caroline que tu étais clairement identifiée je ne vois pas pourquoi tu ne révélerais pas au grand public, les noms de ceux, importuns, qui entravèrent le cheminement sur les passages cloutés des sémillantes Andrée Ferretti et Francine Allard, d'Alain l’amoché-souriant Cliche, du distingué Robin Philpot, de la charmante Djelmila Benhabib, du pince-sans-rire Benoît Quessy, du magnétique Sylvain Rivière, et fidèle à lui-même de Michel Brûlé et du lumineux Raymond Lévesque se déplaçant, le pauvre, à l’aide de béquilles et autres.Que veux-tu, l'obnubilation des responsables n'a aucun respect des piétons de la langue!! Mais peut-être ont-ils quelque crime sur la conscience et quelque crainte de se voir démasqués.

  • Archives de Vigile Répondre

    21 avril 2009

    Chère Caroline,
    Vous décrivez parfaitement la situation actuelle des écrivains, nouveaux et anciens, dans leurs rapports avec l'institution littéraire: maison d'éditions, libraires, chroniqueurs de livres (le critique est devenu un oiseau rare) et autres organismes "culturels", tels les salons du livre où la littérature est le parent pauvre des livres de cuisine, de voyage, de pop-psychologie et autres ouvrages pratiques.
    Il n'en demeure pas moins que les écrivains demeurent les gardiens de l'héritage culturel laissé par les créateurs d'oeuvres du monde entier et de tous les temps. Ils ne doivent donc pas, aujourd'hui, viser le succès immédiat, mais se vouloir les supports de la lutte à mener continuellement contre l'organisation contemporaine, à l'échelle mondiale, de l'ignorance, de l'abêtissement, de l'amnésie historique, en vue de son affaiblissement, par son uniformisation, de la puissance créatrice des diverses cultures.
    Tout le reste n'est que vanité.
    J'ai lu votre roman que j'ai aimé. Il révèle un imaginaire singulier, il est parfaitement construit et écrit avec style, le vôtre, elliptique. C'est le principal.
    Écrivez, chère Caroline. C'est comme pour le forgeron: "C'est en forgeant............
    Andrée Ferretti.

  • Archives de Vigile Répondre

    21 avril 2009

    Chère Caroline,
    Tout comme vous, j'ai publié trois livre... à compte d'auteur. J'en suis à mon quatrième, dont aucun éditeur d'ici ne verra cette fois le manuscrit.
    Le premier, Stanké devait le publier et au bout d'un an et demie, il m'a chier dans les mains ce salaud! Le deuxième a reçu de la part des éditeurs la considération que l'on accorde généralement à un livreur de pizza (sans le pourboire !), et le troisième est passé par une autre filière (associations), et j'en ai quand même vendu environ 500, ce qui, au Québec, n'est pas si mal. La seule personne connue qui m'a un brin aidé est Claude Jasmin.
    Ce mot est un partage, un simple partage, et je suis sûr que vous vous doutez du nombre effarants d'auteurs qui sont dans le même cas. Ce qui n'empêche pas de continuer. Et aux pourfendeurs du livre et tous ces «voyants» idiots qui en prédisent la mort comme d'autres prédisaient la fin du papier (journal ou autre), je réponds tout simplement qu'il faut écrire encore plus de livres, et les apprendre par coeur s'il le faut.
    Continuer, peu importe les tendances, les machins-machines, les éditeurs de biographies et les vendeurs de recettes.
    Tout l'monde en parle pas tout l'temps, mais celui qui écrit sait qu'il a fait quelques chose de bien, et que son prochain livre sera meilleur.
    tendresse et courage,
    André Vincent
    P.S. Pour mon premier livre, je me suis fabriqué une boîte en bois du pays et dessous, j'ai fait deux rainures qui glissaient sur mon raque à vélo. Je m'installais sur un coin de rue et j'offrais mes livres aux passants. En cinq jours, je n'en ai pas vendu un seul.