INDÉPENDANCE : POUR OU CONTRE ?

L'autoflagellation québécoise

La citoyenneté québécoise dans le collimateur du flou d’une pensée improvisée et utopique

Chronique de Bruno Deshaies

REPRISE
À l’heure de la Commission Bouchard-Taylor, nous croyons que la réédition nos deux chroniques des jeudis 13 et 20 septembre 2001 pourrait faciliter certaines réflexions. Il serait normal de se rappeler que les Québécois-Français furent jadis des Canadiens-Français qui eux-mêmes ont été des Canadiens tout court même après la Conquête et, bien sûr, des CANADIENS dans le CANADA de la Nouvelle-France à l’époque de la colonie française distincte des colonies anglaises.

Quand en 2008 nous fêterons le 400e anniversaire de Québec, ce sera la fête des Canadiens sous le régime français qui dans leur évolution historique sont devenus des Québécois-Français et non celle des CANADIANS/CANADIENS d’un CANADA-ANGLAIS DANS LEQUEL LES QUÉBÉCOIS-FRANÇAIS SONT DEVENUS DES MINORITAIRES. Ce Canada n’est pas celui des Canadiens avant 1760, c’est un autre Canada avec lequel nous avons maille à partir.

La crise d’identité québécoise n’est donc pas le fruit d’une génération spontanée. Elle tient à un Passé lourd de conséquences pour une société qui a perdu son agir par soi collectif et qui a subi en plus – durant plusieurs générations – le lavage de cerveau du Conquérant qui l’a conduit à l’acceptation de l’Union et à la provincialisation dans la fédération canadienne de 1867. Pour s’affirmer comme majorité, les Québécois-Français d’aujourd’hui ont un très gros travail de déprogrammation mentale à faire s’ils veulent accéder à leur indépendance nationale.

Bruno Deshaies
15 août 2007
***
13 septembre 2001
La recherche d’une solution à la question du Québec s’étire indéfiniment dans des avenues séduisantes, mais chimériques. Récemment, l’ex-syndicaliste Gérald Larose et président de la Commission sur la situation et l’avenir de la langue française au Québec nous en a donné une illustration tangible. Le rapport final de la commission déposé le 20 août dernier fait partie déjà de l’anthologie des espoirs du Québec qui n’a pas de prise sur la réalité.
Le fameux « nous » et les « autres. » Et pis, nous sommes les seuls ?
Les Québécois Français s’autoflagellent et se discréditent eux-mêmes par des discours d’autodestruction. Ce processus a débuté par leur propre non-reconnaissance progressive d’eux-mêmes. René-Daniel Dubois fait partie des illustres schizophrènes qui attaquent la société qui lui a donné naissance en s’imaginant en construire une autre sur ses propres débris. Quelle jouissance pour Marie-France Bazzo qui cherche cette semaine à se disculper et se défendre après l’avalanche des critiques au sujet de son entrevue avec le volubile et hyperémotif Dubois, si cher à son coeur.
Ce ne sont pas les recherches actuelles en sciences humaines au Québec qui risquent de rétablir la situation. Le rééquilibrage des forces idéologiques n’est pas pour demain. De plus en plus, nous assistons à la défense massive de l’idéologie du pluralisme, de l’hypocrite multiculturalisme et de l’individualisme politique au détriment des besoins collectifs de la société. Le cinéaste, écrivain et bien pensant Jacques Godbout est de toutes les tribunes pour défendre le credo pancanadien (pour ne pas dire canadian). Encore cette année, à l’émission de Marie-France Bazzo, il ne cesse depuis longtemps (avec la complicité de l’animatrice Bazzo) de distiller ses conclusions personnelles sur la société québécoise française : obscurantiste, arriérée, « décervelée » par la religion catholique dont, pourtant, il en serait lui-même un brillant produit ! Pour une société sacralisée, comment un Adélard Godbout (son fameux grand-oncle) a-t-il pu un jour être premier ministre du Québec et lui un libre-penseur ?
Le « nous » dont on affuble les Québécois Français est typique du raisonnement de tous ceux et celles qui refusent à une majorité de « Canadiens-Français » au Québec de se reconnaître comme telle parce qu’elle a perdu son nom depuis 1840. (Les Acadiens du Nouveau-Brunswich sont dans la même situation depuis 1867.) Après l’échec des Patriotes de 1837 et l’adoption de l’Union, LaFontaine exprime ce renversement idéologique. Dans son programme-manifeste présenté à ses électeurs à l’occasion des élections de 1840, il annonce publiquement et officiellement :
« Les événements que l’avenir prépare à notre pays seront de la plus haute importance. Le Canada est la terre de nos ancêtres ; il est notre patrie [on entendrait presque Trudeau parler !], de même qu’il doit être la patrie adoptive des différentes populations qui viennent, des diverses parties du globe, exploiter ses vastes forêts dans la vue de s’y établir et d’y fixer permanemment leur demeure et leurs intérêts. Comme nous, elles doivent désirer, avant toutes choses, le bonheur et la prospérité du Canada. C’est l’héritage qu’elles doivent s’efforcer de transmettre à leurs descendants sur cette terre jeune et hospitalière. Leurs enfants devront être, comme nous et avant tout, CANADIENS. »
Un discours que John Saul a repris à son compte pour justifier une trajectoire continue de l’histoire du Canada. Une histoire ayant, selon lui, 400 ans ! Peu lui chaut d’occulter la collision entre la colonisation française et l’impérialisme britannique avant 1760, puis après. Pourtant, le Canada français défait ne sera plus ; il sera intégré et fondu par la suite dans l’histoire d’un deuxième Canada, celui-là Anglais. Cette réalité, John Saul ne veut pas l’admettre. En lieu et place, il préconise insidieusement la cohabitation sans égard au statut d’infériorité du Québec au sein d’un Canada fédéral très centralisé et appuyé directement par neuf autres provinces et indirectement par le Québec comme partie intégrante du Canada a mare usque ad mare.
Plusieurs Québécois Français partagent inconsciemment cette idéologie. Généralement, ils pratiquent un nationalisme culturel, voire économique et politique, qui s’intègre dans le système canadien. Des Alain Dubuc et des André Pratte, il y en a des centaines de milliers au Québec. Il y en a même parmi les troupes péquistes qui ignorent les enjeux fondamentaux du combat qu’ils mènent, croyant que l’ « Autre », le Canada Anglais, saura comprendre leurs revendications profondes. Ils sont, comme l’a dit LaFontaine, en 1840, « avant tout, CANADIENS » !
Les « autres », qui ne sont pas des Canadiens-Français au Québec, pensent que ces derniers pratiquent des comportements et des politiques « ethniques ». D’ailleurs, il n’en faut pas beaucoup plus pour qu’ils soient accusés d’ethnicisme ou qu’eux-mêmes s’autoflagellent sur la place publique comme dans la fable de Lafontaine sur « Les animaux malades de la peste ». Les « autres » ont (apparemment) le beau côté des choses, car ils se croient des exclus de la majorité québécoise ! Sous le couvert d’un humanisme douteux, le discours de Charles Taylor appartient à ce camp, tout comme celui de Greta Chambers et du quotidien The Montreal Gazette ou d « Alliance Québec », qui diffusent systématiquement le même message pour nous faire croire que nous formons une société replier sur elle-même. Toute l’élite fédéraliste québécoise entretient ce mythe avec le concours de la Société Radio Canada. L’unité canadienne ne tolère aucune déviance ! Pour la période contemporaine, Marcel Chaput incarne l’ostracisme du Canada Anglais à l’égard d’un Québécois Français. Plus récemment, la presse canadienne n’a pas hésité à qualifier « Landry : l’ennemi numéro un du Canada. » (Cf. SRC, « Le Point », 7 mars 2001.)
La citoyenneté à notre secours ?
Il serait téméraire de vouloir résumer les échos des uns et des autres au sujet de la citoyenneté québécoise ou de la nation québécoise, car l’objet même se veut une réponse aux accusations d’« ethnicisme », un projet québécois de vie civile sans la souveraineté, un apport pour clarifier les fondements de la langue publique et officielle du Québec ou encore un motif pour vivre une expérience « fondée sur le partage de références politiques, culturelles et identitaires communes » (cf. Rapport Larose, p. 8).
La réaction du Canada Anglais et des anglophones du Québec ne s’est pas fait attendre. Les souverainistes peuvent houspiller, admonester, engueuler, secouer ou sonner les cloches, le projet de citoyenneté est tout simplement une vaste improvisation et une illusion. C’est de la poudre aux yeux.
L’identité canadienne a fait du chemin depuis deux siècles. Après le quasi-succès du référendum de 1995, les actions du gouvernement canadien se précisent, s’amplifient, s’accélèrent et se renforcent en vue de défendre la « patrie » en danger. Sheilla Copps illustre la pointe de l’iceberg de la recherche, de l’affirmation et de la défense du nationalisme canadian. La défense profonde du Canada Anglais s’organise aussi ailleurs au ministère des Finances, au ministère de la Santé, au ministère des Affaires étrangères, au ministère du Commerce extérieur et aussi dans tous les autres ministères fédéraux sans exception. C’est une action concertée, orchestrée et orientée vers la prise en charge de toute la vie de toutes les Canadiennes et de tous les Canadiens sans exception. Jean Chrétien, à la suite de son mentor Pierre-Elliot Trudeau, en est très fier.
Les normes nationales canadians et la citoyenneté québécoise
Dans cette foulée, il n’y a aucune surprise qu’un sondage commandé par le Dominion Institute propose la question suivante aux personnes choisies dans l’échantillonnage :
« PLEASE INDICATE THE DEGREE TO WHICH YOU AGREE OR DISAGREE WITH THE FOLLOWING STATEMENT : I WOULD SUPPORT A STRONG ROLE FOR THE FEDERAL GOVERNMENT IN SETTING NATIONAL STANDARDS FOR TEACHING HISTORY. »
Pour l’ensemble de l’échantillonnage canadien, les répondants se sont dits d’accord à 83 % et au Québec à 76 %. Comme on peut le constater, ce n’est pas le rejet du projet d’entente de Charlottetown qui empêche l’idée des grands encadrements nationaux ou des normes nationales canadiennes de faire leurs petits bouts de chemin chaque fois que le fédéral en a l’occasion. Pour le Canada Anglais, il n’y a pas de « beau risque ». Il n’y a surtout pas de « chances à prendre » ! Stéphane Dion est chargé comme un maître de salle à surveiller les gens en place. Nos quolibets à son endroit ne changeront rien à la trajectoire canadian. Le ministre Dion en est conscient et il en jouit (intellectuellement) ! Les Canadians en sont heureux.
La nation québécoise ou la citoyenneté québécoise pour contrer cette offensive du Canada Anglais, c’est pas fort ! Comme le signalait l’historien René Sédillot dans son Histoire de la colonisation, « quelques principes de vocabulaire ne suffisent pas à résoudre des problèmes d’histoire ». Il faut lire cette histoire de la colonisation humaine pour comprendre la dernière phrase de l’auteur : « Au livre de l’histoire, les chapitres s’enchaînent. La colonisation continue. »
La citoyenneté québécoise ne fait pas le Québec. La nation québécoise sans la défense de la Nation, c’est un mythe. La langue comme fondement constitutif d’une véritable citoyenneté, c’est une chimère.
Minimalement, les Québécois devraient tenir compte de quatre facteurs ou aspects de la société civile, à savoir le nombre (la population), la richesse (le territoire et l’économie), l’organisation (la société et le politique) et la culture (scientifique, artistique et religieux). Le flou de la pensée des Québécois Français sur ces quatre aspects peut faire comprendre leur errance quant à des solutions à choisir à court, à moyen et à long terme. Il n’y a pas une vision cohérente et globale du Québec, mais des actions ponctuelles et circonscrites dans le temps.
Nous nous dispersons non seulement dans nos pensées, mais aussi dans nos actions. A contrario, observez les actions du Canada Anglais et la logique qui sous-tend leurs idées, vous comprendrez facilement ce que le Québec devrait plutôt faire pour réaliser ses objectifs de société distincte (plus que différente !) en Amérique du Nord.


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Bruno Deshaies209 articles

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BRUNO DESHAIES est né à Montréal. Il est marié et père de trois enfants. Il a demeuré à Québec de nombreuses années, puis il est revenu à Montréal en 2002. Il continue à publier sa chronique sur le site Internet Vigile.net. Il est un spécialiste de la pensée de Maurice Séguin. Vous trouverez son cours sur Les Normes (1961-1962) à l’adresse Internet qui suit : http://www.vigile.net/Les-normes-en-histoire-1-20 (N. B. Exceptionnellement, la numéro 5 est à l’adresse suivante : http://www.vigile.net/Les-Normes-en-histoire, la16 à l’adresse qui suit : http://www.vigile.net/Les-normes-en-histoire-15-20,18580 ) et les quatre chroniques supplémentaires : 21 : http://www.vigile.net/Les-normes-en-histoire-Chronique 22 : http://www.vigile.net/Les-normes-en-histoire-Chronique,19364 23 : http://www.vigile.net/Les-normes-en-histoire-Chronique,19509 24 et fin http://www.vigile.net/Les-normes-en-histoire-Chronique,19636 ainsi que son Histoire des deux Canadas (1961-62) : Le PREMIER CANADA http://www.vigile.net/Le-premier-Canada-1-5 et le DEUXIÈME CANADA : http://www.vigile.net/Le-deuxieme-Canada-1-29 et un supplément http://www.vigile.net/Le-Canada-actuel-30

REM. : Pour toutes les chroniques numérotées mentionnées supra ainsi : 1-20, 1-5 et 1-29, il suffit de modifier le chiffre 1 par un autre chiffre, par ex. 2, 3, 4, pour qu’elles deviennent 2-20 ou 3-5 ou 4-29, etc. selon le nombre de chroniques jusqu’à la limite de chaque série. Il est obligatoire d’effectuer le changement directement sur l’adresse qui se trouve dans la fenêtre où l’hyperlien apparaît dans l’Internet. Par exemple : http://www.vigile.net/Les-normes-en-histoire-1-20 Vous devez vous rendre d’abord à la première adresse dans l’Internet (1-20). Ensuite, dans la fenêtre d’adresse Internet, vous modifier directement le chiffre pour accéder à une autre chronique, ainsi http://www.vigile.net/Le-deuxieme-Canada-10-29 La chronique devient (10-29).

Vous pouvez aussi consulter une série de chroniques consacrée à l’enseignement de l’histoire au Québec. Il suffit de se rendre à l’INDEX 1999 à 2004 : http://www.archives.vigile.net/ds-deshaies/index2.html Voir dans liste les chroniques numérotées 90, 128, 130, 155, 158, 160, 176 à 188, 191, 192 et « Le passé devient notre présent » sur la page d’appel de l’INDEX des chroniques de Bruno Deshaies (col. de gauche).

Finalement, il y a une série intitulée « POSITION ». Voir les chroniques numérotées 101, 104, 108 À 111, 119, 132 à 135, 152, 154, 159, 161, 163, 166 et 167.





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