L'argent off-shore : Quand Ottawa attirait les requins allemands

L'affaire Mulroney-Schreiber


Les États-Unis ont longtemps «acheté» des présidents à travers le monde. En Allemagne, apprend-on, des démocrates-chrétiens ne répugnaient pas non plus à graisser la patte d'acquéreurs potentiels de hautes technologies. Si les autorités allemandes se plaignent aujourd'hui, ce n'est pas de cette corruption, mais de n'avoir pas touché leur part fiscale de l'argent sale. D'où leur poursuite contre Karlheinz Schreiber.
Bien que ce lobbyiste fasse profession de distribuer des enveloppes pleines de billets neufs, personne ne pense sérieusement qu'il a soudoyé Brian Mulroney, l'ex-premier ministre, qu'il s'agisse des appareils qu'Air Canada a acquis d'Airbus ou de ces «véhicules de maintien de la paix» qu'Ottawa n'a finalement jamais subventionnés.
Pourtant, un mystère persiste, sinon pour les sommes que Mulroney a reçues, du moins quant au but de son entente avec Schreiber, à l'usage qu'il a fait des fonds, et surtout à leur dépôt dans un coffret à New York et un coffre-fort à Westmount. Pourquoi aussi, après un long et troublant mutisme, Mulroney a-t-il laissé son porte-parole, Luc Lavoie, fournir des explications trompeuses?
L'ex-premier ministre nie avoir accepté de favoriser, auprès d'un éventuel successeur à Ottawa, le blindé léger de Thyssen Industries. Mais il n'avait pas besoin, pour s'en faire le promoteur à l'étranger, de dissimuler les fonds en question. On le voit mal aussi offrir ce prototype à François Mitterrand ou à Boris Eltsine. Quel que soit le destinataire de ces billets de 1000 $, le procédé camoufle, aux yeux des simples mortels, un usage immoral.
Faute d'explication plausible, des journalistes ont rouvert la vieille filière où les noms de Mulroney et Schreiber sont d'abord apparus. On n'y trouve pas de trace de pot-de-vin. Mais il y a de quoi documenter pire. Des milieux étrangers ont secrètement financé la montée au pouvoir d'un politicien jugé favorable à leurs intérêts.
Ainsi, Lawrence Martin, un chroniqueur du Globe and Mail, avait tôt découvert que ce même lobbyiste a soutenu, en 1983, le mouvement visant à renverser Joe Clark, alors chef conservateur. Brièvement premier ministre, Clark avait aussi heurté les intérêts d'un certain Walter Wolf au Proche-Orient. Cet homme d'affaires basé en Suisse a également contribué à cette campagne.
Wolf avait même, de son propre aveu, libéré et payé deux directeurs d'une de ses compagnies au Canada, Michael Cogger et Frank Moores, pour agir aux mêmes fins. À l'époque, l'un était conseiller de Mulroney, l'autre partisan de John Crosbie, futur aspirant à la direction conservatrice. (Un ancien président du parti et conseiller de Mulroney, Michael Meighen, était directeur d'une compagnie de Wolf à Montréal, K. D. Marine.)
Pourtant Mulroney, croyait-on, appuyait encore Clark. Il prétendit alors ne rien savoir de cette contribution de Wolf pour évincer Joe Clark. Néanmoins, pressé de questions au sortir d'une réunion conservatrice à Halifax, il parut «mal à l'aise alors qu'il se hâtait vers sa limousine, note un reporter du Globe, Duncan McMonagle.
D'abord élu dans Central Nova, Mulroney remportera l'élection de 1984. L'un de ses principaux collaborateurs, Frank Moores, un ex-premier ministre de Terre-Neuve, et le sénateur William Doody, qui dirigea sa campagne dans cette province, détiennent des actions d'une compagnie du même entrepreneur, la Wolf Sub-Ocean Ltd. (Ce détail est révélé quand Wolf obtient du fédéral un contrat controversé à Terre-Neuve, peu avant que Mulroney, devenu premier ministre, ne dévoile un code d'éthique sur les conflits d'intérêts.)
Plus tard, lors d'un procès, on apprend que le futur premier ministre avait investi 15 000 $ dans une compagnie de Halifax, l'East Coast Energy Ltd, où Wolf avait placé 500 000 $ - par chèque tiré des Bermudes - à l'invitation de proches de Mulroney. La compagnie fit faillite.
Pour ajouter au mystère de «l'argent off-shore», des cambriolages surviennent peu après aux bureaux d'organisateurs conservateurs, au quartier général du parti, et à l'une des entreprises de Wolf. À chaque endroit, des dossiers à caractère politique ont été, dit-on, subtilisés. Sauf erreur, ces effractions ne seront jamais élucidées.
De telles affaires peuvent sembler ne plus avoir d'intérêt. Mais ne serait-il pas surprenant qu'après avoir éliminé Clark, les sources étrangères n'aient point contribué à l'élection de Mulroney à la tête du parti, puis du pays? De telles contributions sont déterminantes en cas de lutte serrée.
« Faire des affaires »
De ce passé récent, deux problématiques émergent, dont on n'a aucune raison de croire qu'elles n'existent plus. La première est classique. Encore aujourd'hui, on ne manque pas d'entreprises qui veulent gagner la faveur de politiciens en contribuant à leur élection. En contrepartie, bien sûr, elles entendent en obtenir contrats et subventions. Les contribuables, en effet, ne sont pas les seuls à bénéficier des milliards qui débordent du trésor fédéral.
Au coeur de ce système, des lobbies et des firmes de relations publiques servent d'intermédiaires entre gouvernements et maisons d'affaires. Ces cabinets ajoutent un écran de fumée entre le pouvoir et les gens qui troquent avec lui des faveurs peu avouables. Ces intermédiaires ont pris le contrôle de campagnes électorales, voire de partis. Même l'honnête Paul Martin devra à ce genre d'activistes son putsch réussi contre Jean Chrétien.
Norman Spector, un ancien chef de cabinet de Mulroney, aujourd'hui chroniqueur au Globe et au Devoir, a vu de près ce système. Il propose d'interdire, dans une instance publique donnée, toute contribution financière ou activité politique de la part de quiconque s'y inscrit comme lobby. La chose n'ira pas de soi. Les commandites frauduleuses étaient déjà criminelles: d'où le scandale. Mais le détournement de la démocratie ne soulève pas encore tellement d'indignation.
L'autre problématique, «l'argent off-shore», ne vient pas spontanément à l'idée. Le pays n'étant pas une «république de bananes», nul ne pense que des intérêts étrangers pourraient y dicter la sélection d'un chef de parti ou de gouvernement. C'est pourtant ce qui s'est produit au temps de Joe Clark. Après sa décision malencontreuse de déménager l'ambassade canadienne de Tel Aviv à Jérusalem, Wolf avait, de son propre aveu, décidé de financer un rival.
De même, l'ancien président au pays du fabriquant allemand d'hélicoptères MBB, Helge Wittholz, déclarera, à l'émission Fifth Estate de CBC, que le gouvernement de la Bavière «acheminait de l'argent au Canada pour aider Brian Mulroney à remporter la course contre M. Clark pour la direction du parti». La Bavière n'est pas l'Allemagne, mais son gouvernement n'est pas moins étranger.
Or, à voir l'importance prise ici par les contrats militaires, et l'intérêt des fabricants d'armes et d'équipements, on peut penser que des firmes allemandes ne sont pas seules à vouloir «faire des affaires» au Canada. D'autres marchands de canons n'hésiteraient pas, eux non plus, à faire pencher la balance en faveur d'un chef ou d'un parti favorablement disposés à leur égard.
Brian Mulroney n'a pas été un mauvais premier ministre, loin de là. Mais sa faiblesse morale aura été d'accéder au pouvoir en s'appuyant sur des gens sans scrupules. L'argent, off-shore ou non, menace encore le système politique du pays. Quel parti oserait y faire face? Une enquête publique, hier douteuse, apparaît de moins en moins superfétatoire.
redaction@ledevoir.com
Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l'Université de Montréal.


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