Israël et le Liban : un mal pour un bien ?

Géopolitique du Proche-Orient


Le bien peut-il venir du mal? Est-il possible que le carnage actuel au Liban, dans la Bande de Gaza et le nord d'Israël, amène toutes les parties à reconnaître que la victoire est impossible et le compromis nécessaire? Ce serait une bonne chose.
On sait désormais comment cette éruption de cruauté et de destruction organisées va finir. Israël a déjà eu presque deux semaines pour faire voler en éclats le Hezbollah depuis les airs et n'a même pas réalisé les dix pour cent de la tâche. Des centaines de civils libanais innocents sont morts (ainsi que de nombreux soldats de l'armée libanaise qui dormaient dans leur caserne, ceux-là mêmes dont Israël voudrait qu'ils remplacent les milices du Hezbollah dans les zones frontalières). Mais peu de combattants du Hezbollah ont été tués, alors même que les roquettes du mouvement continuent de pleuvoir sur les villes du nord d'Israël.
Le président George W. Bush et son fidèle acolyte anglais, le premier ministre Tony Blair, écartent depuis deux semaines les demandes de cessez-le-feu formulées par quasiment tout le reste du monde. Ils pourront certainement trouver des faux-fuyants pendant encore au moins une semaine. Mais la seule option pour Israël, au cours de cette semaine restante, est d'engager ses soldats dans une offensive terrestre totale dans le Sud-Liban - ce qui ferait augmenter les pertes israéliennes de façon exponentielle.
À force de se borner à des attaques aériennes et d'épargner ses soldats du combat (excepté pour des incursions éclairs à la frontière), Israël a gardé l'illusion de son avantage traditionnel de dix tués contre un, ratio caractéristique des anciennes guerres israélo-arabes. Mais presque tous les tués du côté arabe sont d'innocents civils. Pour ce qui est des combattants, Israël ne doit pas présenter un meilleur ratio que de deux tués contre un.
Le Hezbollah compte entre 2 000 et 5 000 combattants bien entraînés, cachés dans le fin fond des bunkers du sud du Liban : ils ne peuvent être éliminés par des frappes aériennes. Le nombre quotidien de roquettes qui atterrissent sur les villes du nord d'Israël a à peine diminué depuis le début de la guerre. Si Israël envoie ses troupes terrestres pour déloger ces combattants de leurs fortifications, ses pertes pourraient facilement atteindre jusqu'à plusieurs centaines de morts.
Il n'est pas non plus certain que l'Amérique et la Grande-Bretagne, qui soutiennent Israël, puissent repousser un cessez-le-feu assez longtemps pour que l'État hébreu puisse atteindre son objectif, même s'il était prêt à accepter les pertes qu'une offensive terrestre engendrerait.
Par ailleurs, même si Israël remportait la bataille terrestre, cela ne ferait pas une grande différence à long terme, car le seul moyen de se débarrasser du Hezbollah dans le sud du Liban serait de vider la région de sa population de façon permanente. Quasiment toutes les familles chiites du sud comprennent soit des membres, soit des sympathisants du Hezbollah, ce qui n'a rien de vraiment surprenant après dix huit ans de dure occupation militaire israélienne (de 1982 à 2000).
Chute d'Olmert
Ainsi, d'une manière ou d'une autre, Israël échouera dans ses objectifs de guerre. Ce pourrait néanmoins être bénéfique, car cela devrait entraîner la chute du gouvernement du premier ministre Ehoud Olmert et la fin de son projet, hérité d'Ariel Sharon - qui se trouve toujours dans un état grave - visant à imposer aux Palestiniens un «accord de paix final», qui intègre Jérusalem-Est ainsi que de larges parties de la Cisjordanie dans Israël.
En réalité, cet «accord» ne mettrait pas de point final et n'apporterait pas non plus la paix, et le fait que ce projet tout entier puisse être discrédité aux yeux de l'électorat israélien, en même temps que le gouvernement d'Ehoud Olmert, appelle une réjouissance tout au moins modérée.
Le Hezbollah ne gagnera pas non plus, mais il n'a pas besoin de gagner pour parvenir à ses fins. Son leader, le cheikh Nasrallah, n'avait peut-être pas prévu l'ampleur et la férocité des frappes israéliennes contre le Liban lorsqu'il a ordonné l'attentat qui a tué trois soldats israéliens et fait prisonniers deux autres - peut-être cherchait-il simplement des otages pour procéder à un échange de prisonniers - mais sa seule survie constituerait pour le Hezbollah un triomphe. Et comme Israël ne peut l'anéantir, le triomphe du Hezbollah est déjà presque assuré. Le processus de paix n'en sera pas avancé, mais il ne sera peut-être pas enterré non plus.
D'ici une semaine environ, Washington et Londres se rendront compte que les Israéliens ne peuvent atteindre leur but. Ils donneront leur accord pour un cessez-le-feu afin de sauver la face d'Olmert, et les troupes israéliennes devraient alors se retirer complètement du Liban. En tout état de cause, le gouvernement d'Olmert tombera probablement dans les mois à venir et le projet d'imposer unilatéralement des frontières injustes aux Palestiniens, projet omniprésent dans la politique israélienne depuis cinq ans, pourrait disparaître en même temps. Assez subitement, cela permettra au prochain gouvernement israélien de partir sur de toutes nouvelles bases.
Israël procèdera à des échanges de prisonniers avec les militants du Hezbollah et du Hamas dans la Bande de Gaza : le service de renseignement allemand, qui sert toujours d'intermédiaire dans ces échanges, a déjà été contacté par le gouvernement d'Olmert. Un nouveau leader israélien à la fois sage et intrépide, si un tel parangon existe, aura alors quelques mois pour tenter de changer la dynamique et de revenir à une solution négociée de deux États. Le seul espoir d'instaurer une paix durable dans la région.
Tout cela peut-il vraiment se produire? Les hommes politiques israéliens comptent peu de candidats qui semblent vouloir rompre avec la tradition, être prêts à discuter avec le Hamas et à abandonner les ambitions territoriales d'Israël. Pourtant, cette occasion ne sera pas éternelle. L'année prochaine à la même époque, une terrible guerre civile irakienne pourrait détourner l'attention de tous de l'éternelle confrontation israélo-palestinienne, qui risque alors de retomber dans son climat habituel de rancœur et de barbarie. La stupidité d'Olmert aura néanmoins créé cette occasion inopinée; ne serait-ce pas une bonne chose de la saisir ?
Gwynne Dyer
Journaliste indépendant canadien, basé à Londres, ses articles sont publiés dans 45 pays. Son dernier livre, Futur Imparfait, est publié au Canada aux Éditions Lanctôt.


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