Is Quebec a Nation?

Québec - une nation


(Article publié dans Le Devoir du jeudi 13 juillet 2006)
Dimanche, la Gazette lui consacrait une pleine page, mardi, La Presse, son éditorial du jour : la question refait surface, comme il y a trente ans. Et elle n'est pas plus platonique aujourd'hui qu'hier avec, en filigrane, cette autre interrogation : que peut une nation, au juste? On connaît la réponse de Harper et de son entourage. Elle ne saurait étonner, l'État canadien étant maintenant tout entier voué à la cause de « l'unité nationale », laquelle fut conçue précisément dans le but d' y apporter une seule réponse, claire et nette, toujours la même. En effet, si les idéologies successives de la Confédération, de la dualité canadienne, voire celle de l'union canadienne ( chère à l'auteur d' Option Québec, ne l'oublions pas) permettaient un espace de discussion, celle de l'unité nationale n'en tolère aucun.
Mais Harper a parlé pour lui-même, et pour l'appareil qu'il préside : il n'a pas parlé pour tout son monde. Au moment où l'on reparle de ces choses, on commettrait une erreur, au Québec, de croire que, sur cette question, les Canadiens anglais font bloc derrière leur gouvernement.
En effet, il s'est trouvé, au cours des trente dernières années - et il s'en trouvera demain encore - des voix au Canada anglais pour répondre OUI à cette question. Des textes existent, qui en témoignent. J'en rappelle ici quelques-uns, choisis parce que leurs auteurs n'ont pas eu peur du mot nation, qu'ils l'ont le plus souvent placé sous son éclairage historique (peut-on faire autrement ?: il n'y a pas de nation « instantanée »), et qu'ils en ont accepté les conséquences politiques ultimes, lors même qu'elles n'avaient pas leur préférence personnelle.
Leurs auteurs? Des hommes et des femmes, et pas des moindres, qui ont fait leur marque hors du champ politique stricto sensu, dans des domaines variés, université, littérature, droit, affaires... Au total, une cinquantaine de personnes auront signé ou cosigné ces textes. Relisons-les en cette période d'accalmie estivale. Tous, nous en vaudrons mieux.
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Quelques mois après le 15 novembre 1976, apparaît à Toronto un Committee for a New Constitution. Devant la puissance ainsi manifestée du mouvement nationaliste québécois, le Comité reconnaît au Québec le droit de se constituer en État indépendant. Mais si le Québec préférait continuer à faire partie de l'ensemble fédéral canadien, les auteurs soutiennent qu'il devrait alors pouvoir disposer de tous les moyens dont il a besoin en tant que nation, « a devolution of powers appropriate to its aspirations as a nation » (1).
Parmi la trentaine de signataires : la présidente de l'Université de Colombie-Britannique, Mme Pauline Jewett, des professeurs d'université, Gregory Baum, Stephen Clarkson, George Grant, et des écrivains, Margaret Atwood, Margaret Laurence, Al Purdy et Rick Salutin. Ce dernier, aujourd'hui chroniqueur au Globe and Mail, est l'auteur de la pièce de théâtre Les Canadiens (du nom de l'équipe de hockey), qui fut montée dès 1977 à Montréal, Toronto et Vancouver. En introduction à cette pièce, qui lui fut inspirée à la fois par l'émeute du Forum en mars 1955 et la victoire du PQ en 1976, l'auteur écrivait entre autres : «Personne ne devrait s'en étonner : la victoire du PQ n'est qu'une étape de plus dans le long effort d'affirmation nationale (« national self-assertions ») du peuple québécois qui traverse toute l'histoire de ce peuple (...) Comme il est inspirant de voir un peuple se tenir debout au nom de la dignité et s'imposer ainsi».(2)
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Choqués de voir les politiciens du Canada anglais tergiverser sur le Québec et son droit à décider de son avenir, une douzaine d'universitaires de Toronto, auxquels se sont joints la rédaction de Canadian Forum, l'avocat Clayton Ruby et la columnist du Globe, Joanne Kates, publient, à quelques mois du référendum de 1980, A Declaration of Quebec's right to self-determination, qui contient le passage suivant : « Le Québec n'est pas une province comme les autres : les Québécois forment une nation. Ils ont leur propre histoire, une langue commune, leurs institutions sociales, leurs traditions culturelles, et, plus important encore, le sens aigu de leur identité nationale, ainsi que la volonté réaffirmée d'en assurer la pérennité par les moyens que fournit la souveraineté ». En conséquence, concluent les signataires, « les Québécois ne peuvent se voir refuser le droit de se doter d'un État indépendant ».
Sur cette lancée, le groupe dénonce le discours unitariste dans lequel s'est enfermé le gouvernement fédéral : « La campagne menée au nom de la prétendue « unité nationale » ( the so-called « National Unity » campaign) contredit cette réalité des deux nations, l'une canadienne-anglaise l'autre québécoise, coexistant au sein d'un même État. De plus, cette campagne déforme l'histoire des relations entre ces deux nations qui, de la victoire des Plaines d'Abraham jusqu'aux mesures de guerre en octobre 1970, n'ont jamais été égales ni volontaires ».(3)
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Philip Resnick est Montréalais d'origine et enseigne à l'Université de la Colombie-Britannique. À quelques semaines du référendum du 20 mai 1980, il signe avec quatre de ses camarades de lutte un texte dans Le Devoir. Rappelant l'indignation qui avait été la leur dix ans plus tôt en octobre 70, les signataires écrivent « qu'il est encore plus évident (aujourd'hui) que la loi des mesures de guerre visait le peuple du Québec, qu'elle tentait en fait d'ensevelir sa lutte contre l'oppression nationale qui se poursuit depuis 200 ans ». Les mesures de guerre n'ayant rien réglé, toute solution « au problème national » doit partir du principe suivant : « Que le peuple du Canada anglais reconnaisse qu'il existe une nation québécoise », et, ajoutent les auteurs : « La solution exige aussi que nous reconnaissions et défendions le droit démocratique de la nation québécoise à l'autodétermination, jusqu'à y inclus le droit de sécession de la fédération canadienne ».(4)
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Professeur à l'Université York, Kenneth McRoberts connaît bien le Québec, sur lequel ce politicologue a beaucoup écrit. La question du Québec (« Quebec's nationhood ») est au cœur de la vie politique canadienne, que la victoire du 15 novembre est venue bousculer dans ses habitudes centenaires d'une Confédération formée sur la négation de ce statut de nation. Il n'y aura d'avenir pour le Canada, avec ou sans le Québec en son sein, soutient l'auteur, qu'à la condition de partir de la réalité suivante : « Il faut reconnaître ce fait que le Québec est une nation (...) Le Québec n'est pas une province, une région comme les autres. Par ses institutions nationales et son sentiment d'identité propre, le Québec forme une nation dans un sens que le Canada anglais lui-même n'a pas encore atteint (...) La question du Québec, c'est celle d'un communauté qui se perçoit comme une nation et qui, de plus en plus, se comporte comme une nation dans tous les domaines de la politique, de l'économique, du social... ». De ce constat, l'auteur tire une conclusion péremptoire : « On ne saurait établir de rapports satisfaisants entre le Québec et le Canada anglais tant que ne sera pas reconnu le statut national du Québec ( « Quebec's nationhood »). « Cette exigence », ajoute l'auteur, « s'impose aussi bien aux gouvernements qu'aux centrales syndicales, aux partis politiques, aux associations volontaires et jusqu'aux individus eux-mêmes ».(5)
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Au moment des derniers soubresauts de l'accord du lac Meech, des universitaires de Toronto, parmi lesquels Daniel Drache, Mel Watkins et Abraham Rotstein, expriment leur désarroi dans les colonnes du Devoir. Établissant d'emblée leur position -- « Il n'y a jamais eu une seule nation mais deux au Canada » --, et s'exprimant « en tant que nationalistes du Canada anglais », les auteurs appellent les Canadiens à consentir à « une nouvelle structure fédérale binationale ». Solution capitale, selon eux : « Nous ne voyons pas comment le Québec demeurera au sein du Canada en dehors de ce recours à une fédération binationale ».(6)
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Torontois de naissance,Ted Byfield vit dans l'Ouest où il dirige les destinées de trois importants hebdomadaires d'affaires, l' Alberta Report, le Western Report et le B.C. Report. Voici comment, en pleine ébullition des lendemains de Meech, il s'exprime dans un long entretien avec Knowlton Nash, paru sous le titre Visions of Canada : « Le Québec a toujours été une nation. Remontons l'histoire : 1760, la reddition des armées à Montréal, la ville de Québec qui était tombée l'année précédente... Le Québec avait perdu ses moyens. (Les Québécois) ne sont pas venus à nous en disant qu'ils voulaient nous appartenir. Non! Nous sommes arrivés avec nos armées et nous les avons conquis ». Constatant ensuite qu'au long de son histoire, le Canada anglais n'a jamais pu, ou voulu, supprimer cette réalité du « French Fact », Byfield en tire la conclusion suivante pour le présent : « Ainsi, le Québec ne se trouverait pas à quitter le Canada, car il n'a jamais vraiment fait partie du Canada. Ça a toujours été un pays à part (« a country unto itself »). Le Québec a tout ce qu'il faut, un territoire, une langue, une culture, bref tous les attributs d'une nation ». Puis, il ajoute en réponse à K. Nash : « Essayer de les garder serait peine perdue. S'ils ne se séparent pas cette fois, ils le feront la fois suivante, parce qu'ils y travaillent depuis plus de 200 ans, et ils savent ce qu'ils veulent. Occupons-nous plutôt, nous Canadiens anglais, de bâtir notre propre nationalisme dans le reste du Canada ».(7)
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Thomas Berger est juriste, ancien juge à la Cour suprême de la Colombie-Britannique et spécialiste des droits de l'Homme. Il joint sa voix à celles d'autres compatriotes canadiens-anglais décidés à se faire entendre, en ces lendemains de Meech, dans un livre au titre sonore : « English Canada speaks out ». Depuis Meech, écrit l'auteur, le Canada anglais est confronté à la possibilité de l'indépendence du Québec. Sa position est on ne peut plus claire : « Nous, Canadiens, croyons à l'autodétermination des nations. Il est trop tard pour soutenir que le Québec n'est pas une nation. Si les Québécois décident qu'ils veulent etre indépendants, établir leur propre État-nation, libre à eux de le faire ». L'idée d'indépendence lui paraît si forte qu'il tance les politiciens qui s'emploient à établir un parallèle entre ceux dans l'Ouest qui se battent contre la « western alienation » et ceux, au Québec, qui se battent pour l'indépendance. Il ne s'agit pas du tout de projets du même ordre. « Établir un parallèle entre les deux », dénonce l'auteur, « c'est anoblir le premier et banaliser le second ». (8)
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Trop tard, « Too late! », disait Thomas Berger. Voire. Si la question s'est imposée au Canada anglais, c'est parce que le Québec s'est donné les moyens pour l'imposer, en progressant toujours plus avant dans la voie de la liberté collective. Toutefois, si l'on devait cesser d'avancer, ou, pire encore, si l'on devait régresser de nos positions actuelles, la question elle-même finirait par ne plus intéresser personne. Avis à nos dirigeants politiques, à quelque bord qu'ils appartiennent. Mais l'on sait maintenant que si l'on devait bientôt arriver au but, il se trouverait au Canada anglais, demain comme naguère, des voix pour faire écho à la nôtre.
Guy BOUTHILLIER

(1) « Canada and Quebec : A Proposal for a New Constitution », Canadian Forum, juin-juillet 1977, p.4
(2) SALUTIN (Rick), Les Canadiens. A Play by Rick Salutin, assist : Ken Dryden, Vancouver, Talonbooks, 1977, 186p.
(3) « A Declaration of Quebec's Right to Self-Determination », Canadian Forum, fév. 1980, p.6
(4) RESNICK (Philip) et al., « Le Droit du peuple québécois », Le Devoir, 1er mai 1980, p.10.
(5) McROBERTS ( Kenneth ), « English Canada and the Quebec Nation », Canadian Forum, fév. 1980, pp.11-15
(6) DRACHE (Daniel) et al. « La solution : un Canada binational », Le Devoir, 24 mai 1990.
(7) BYFIELD ( Ted), « Quebec was never part of Canada », in Visions of Canada,ed. by Knowlton Nash, 1991,Toronto, McClelland and Stewart, 304p.
(8) BERGER ( Thomas R.), « Quebec's Rendezvous with independence », in « English Canada Speaks Out », ed. by J.L. Granatstein et Kenneth McNaught, 1991, Toronto, Doubleday Canada, pp. 309-321.


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