Le devoir de philo

Guy Debord, Nicolas Sarkozy et Mai 68

Contraste entre deux regards radicaux sur le moment révolutionnaire le plus important en France depuis la Commune de Paris

Mai 68 - mai 2008



Toutes les deux semaines, Le Devoir demande à un professeur de philosophie ainsi qu'à d'autres auteurs passionnés d'idées et d'histoire des idées de relever le défi de décrypter une question d'actualité à partir des thèses d'un penseur.
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Lors de la campagne à la présidence française, au printemps 2007, Nicolas Sarkozy a posé la question de l'héritage de Mai 68 qui, selon lui, a «imposé le relativisme intellectuel et moral». Celui qui allait devenir président a alors déclaré que «les héritiers de Mai 68 avaient imposé l'idée que tout se valait, qu'il n'y avait donc désormais aucune différence entre le bien et le mal, aucune différence entre le vrai et le faux, entre le beau et le laid. Ils avaient cherché à faire croire que l'élève valait le maître [...], que la victime comptait moins que le délinquant».
Il a aussi posé la question selon laquelle «il s'agit de savoir si l'héritage de Mai 68 doit être perpétué ou s'il doit être liquidé une bonne fois pour toutes». Qu'en dirait Guy Debord (1931-1994), le chef des situationnistes, qu'on a souvent associés à ces événements?
Curieusement, et certainement pas pour les mêmes raisons, on peut dire que les deux hommes évaluent négativement l'héritage de Mai 68. La lecture du président français s'inscrit dans la lignée d'un courant de pensée amorcé entre autres par Alain Renaud et Luc Ferry, qui voit en Mai 68 l'origine d'une dérive individualiste de la société, sonnant le glas de la tradition humaniste et instaurant l'ère du relativisme.
Évidemment, l'interprétation de Debord était tout autre, mais ses observations sur le post-soixante-huitisme n'en étaient pas moins négatives. De quelle façon ses thèses sur la société du spectacle peuvent-elles éclairer le débat sur les interprétations à donner à Mai 68 et à son héritage, 40 ans plus tard?
Le situationniste
Impossible de parler de Guy Debord sans évoquer l'Internationale situationniste, avant-garde culturelle et politique dont il a été le chef de file de 1957 à 1972. S'inscrivant, sur le plan culturel, dans la foulée d'autres avant-gardes du XXe siècle (Dada et les surréalistes), les situationnistes tenaient leur nom de leur méthode qui visait à créer des situations.
Malgré leur prétention internationaliste, ils étaient peu nombreux: quelques dizaines tout au plus. D'abord artistes (Debord est aussi connu pour sa filmographie, qui fut l'objet d'une récente rétrospective au Québec), les situationnistes déplaçaient la révolution sur le front de la culture.
Procédant à une critique de l'art dit «récupéré» par le système marchand et coupé de la réalité de la vie quotidienne, le situationnisme prônait le dépassement et l'abolition de la séparation entre l'art et la vie afin de réaliser la révolution. La construction délibérée de situations, «c'est-à-dire la construction concrète d'ambiances momentanées de la vie», se présentait comme le rejet de l'esthétique formelle et autorisait le recours à toutes les formes de techniques, dont le détournement de l'art et son interprétation iconoclaste.
La société du spectacle
Au milieu des années 60, après le départ ou l'exclusion de certains membres de l'organisation qui s'étaient trop rapprochés du système de diffusion marchand, Debord et l'Internationale situationniste prennent une orientation plus politique. Ce tournant conduira Debord à centrer son analyse sur le plan de la philosophie politique. C'est ce qui donna lieu à l'ouvrage théorique majeur intitulé La Société du spectacle, publié fin 1967, quelques mois avant les événements de Mai 68.
Cette publication ainsi que la participation conjointe des enragés et des situationnistes au Comité d'occupation de la Sorbonne, du 14 au 17 mai, ont contribué au rapprochement entre le groupe et le mouvement de Mai 68. La reprise d'un «style» situationniste lors des occupations y est aussi pour beaucoup. Certains procédés employés par les situationnistes dans leurs actions visant l'abolition de l'art y ont trouvé un écho particulier.
Le détournement de bandes dessinées, par exemple. Les «situ» changeaient le contenu des bulles pour imputer des propos révolutionnaires aux héros. L'aspect libertaire du mouvement, qui se révélait dans les nombreux slogans peints sur les murs -- «Vivre sans temps mort!», «Jouir sans entrave!» --, son opposition à la hiérarchie -- «L'humanité ne sera heureuse que le jour où le dernier bureaucrate aura été pendu avec les tripes du dernier capitaliste» --, semblent tout droit issus des mots d'ordre situationnistes.
Dans La Société du spectacle, Debord avait développé une critique en règle du capitalisme. «Le spectacle est le capital à un tel degré d'accumulation qu'il devient image», y affirme-t-il. Reprenant Marx et Lukács, il développe l'idée selon laquelle le travailleur est aliéné face aux objets qu'il produit. C'est là le principe du «fétichisme de la marchandise».
Pour Debord, la société du spectacle apparaît lorsque le statut de marchandise s'étend à l'ensemble de l'activité humaine. Cela signifie que les relations entre les individus sont médiatisées par des objets et que cette forme d'échange s'est introduite dans toutes les sphères de la société, même dans la vie privée. Le spectacle représente ainsi la forme d'organisation du capitalisme dans laquelle les rapports sociaux sont médiatisés par des images, par la marchandise et par la consommation.
Ces constats qui auraient pu en décourager plus d'un ne semblaient pas avoir de prise sur Debord qui, sur une base tout à fait volontariste, affirmait que la révolution demeurait toujours possible, tablant sur les conseils ouvriers et l'auto-organisation du prolétariat.
Si le point de vue de Nicolas Sarkozy est fondé sur le postulat d'un lien direct entre les idées dont le mouvement était porteur et la réalité d'aujourd'hui, celui de Guy Debord repose sur la thèse de la non-réalisation du projet révolutionnaire porté par Mai 68.
En effet, la position du «candidat à la présidence» n'indique pas de contradiction entre le sens à donner à Mai 68 et son héritage. Pour Sarkozy, Mai 68 a permis d'ancrer le relativisme dans les moeurs et de mettre au ban la hiérarchie. La déliquescence sociale actuelle et la crise des valeurs traditionnelles à laquelle il se réfère y prennent leur origine. Mai 68 est la source du «mal».
Pour Debord, Mai 68 constitue avant tout un moment révolutionnaire, le plus important en France depuis la Commune de Paris. Mais il a échoué, notamment parce qu'il a été récupéré par les dirigeants prolétariens. Ces derniers auraient collaboré avec le pouvoir politique pour mater la révolte en échange de quelques concessions à caractère réformiste.
Jamais Debord n'a remis en question cette affirmation. Il voyait dans le mouvement de grève, les comités d'action, les occupations, l'embryon de cette auto-organisation du prolétariat, une ébauche de la démocratie directe nécessaire à la réussite de la révolution.
Autre différence entre Sarkozy et Debord: le poids imputé ou reconnu au mouvement étudiant dans le déroulement des événements. Bien entendu, le président n'a pas procédé à une analyse détaillée de Mai 68. Cependant, sa critique se concentre sur la charge culturelle du mouvement, celle-ci découlant surtout des actions libertaires des étudiants. Debord, pour sa part, n'a pas accordé la même importance aux étudiants, et ce, même si c'est parmi eux que ses thèses avaient le plus d'adeptes.
Dans le dernier numéro de la revue de l'Internationale situationniste (septembre 1969), le seul publié après Mai 68 et dont le rédacteur en chef était Debord, l'article d'analyse rétrospective des événements -- non signé mais vraisemblablement écrit par lui -- permet de voir à quel point il accordait aux étudiants une portée limitée. Ils y sont considérés comme de futurs cadres du capitalisme nullement aptes à remplir le rôle décisif de liquidateur du système.
En mettant davantage l'accent sur l'aspect prolétarien de Mai 68, Debord et l'Internationale situationniste accordaient donc moins d'importance à l'aspect culturel du mouvement pour se concentrer sur son caractère politico-social. Cela peut sembler paradoxal au regard du projet initial des situationnistes mais se comprend mieux du fait que Debord avait imprimé à son groupe un tournant politique, concrétisé avec la parution de La Société du spectacle.
L'héritage
Les interprétations de Sarkozy et Debord sont pour le moins contrastées. Pour le premier, Mai 68 a été porteur d'une attitude culturelle qui s'est ancrée dans la population (le relativisme, l'anti-autoritarisme et l'abandon de la tradition) et qu'il réprouve. Cela explique qu'il voie d'un mauvais oeil un certain héritage du mouvement. Pour Debord, ce dont Mai 68 était porteur (la révolution) ne s'est tout simplement pas réalisé. Voilà pourquoi sa lecture des conséquences de Mai 68 est négative. Sarkozy s'inquiète des séquelles de Mai 68; Debord, de son échec, duquel il est amer.
L'Internationale situationniste s'est dissoute en 1972 en raison d'une divergence d'appréciation des suites à donner à Mai 68 au sein du groupe. Souffrant d'une maladie dégénérative reliée à l'alcoolisme, Debord s'est enlevé la vie en 1994. Cependant, en 1988, dans l'ouvrage intitulé Commentaires sur la société du spectacle, il est revenu sur les thèses de 1967 en apportant quelques précisions au sujet du développement du capitalisme et de l'après-Mai 68.
D'entrée de jeu, il soutient que «les troubles de 1968, [...] n'ayant en aucun lieu abattu l'organisation existante de la société, [...] le spectacle a donc continué partout de se renforcer». Il s'est renforcé et unifié. En 1967, Debord définissait deux formes du spectacle: concentrées et diffuses, l'une était rattachée au totalitarisme et l'autre au libéralisme et à l'américanisation du monde.
En 1988, on assiste à la victoire de cette dernière forme et à l'avènement du spectaculaire intégré, qui s'impose mondialement en s'articulant autour de cinq axes: «le renouvellement technologique incessant; la fusion économico-étatique; le secret généralisé; le faux sans réplique; un présent perpétuel».
L'héritage de Mai 68 apparaît lourd de conséquences pour Debord. À cause de l'échec de la révolution, le spectacle a pu se déployer encore davantage et se consolider, accentuant ainsi des traits d'aliénation que Sarkozy dénonce et qu'il impute à Mai 68 et au relativisme. Pour Debord, Mai 68 n'aurait rien à faire avec le relativisme, qui serait plutôt imputable au spectacle. Mai 68 aurait pu freiner ce mouvement, mais le rendez-vous avec l'histoire n'a pas eu lieu.
Les interprétations de Debord et Sarkozy sont aux antipodes, mais leur radicalisme, autant dans le sens du conservatisme chez Sarkozy que dans celui de la révolution chez Debord, les empêche de considérer des points de vue moins tranchés sur l'héritage de Mai 68. Pensons à celui de ce chef du mouvement en 1968 par la suite devenu politicien, Daniel Cohn-Bendit, pour qui cela fut «un moment important de la modernisation de la société française».
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Sylvie Goupil, L'auteur enseigne les idées politiques au département de science politique de l'UQAM et est active dans le milieu de la recherche.
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Sylvie Goupil1 article

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L'auteur enseigne les idées politiques au département de science politique de l'UQAM et est active dans le milieu de la recherche.





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