Gouverner à contre-courant

Écoles privées juives


mercredi 19 janvier 2005
--------------------------------------------------------------------------------
Que Jean Charest, par sa décision absurde de financer à 100 % cinq écoles privées juives, démontre son manque de sensibilité à l'égard du Québec et fasse preuve d'un mépris flagrant envers le monde de l'éducation, c'est certainement mauvais pour son gouvernement. Mais ce n'est pas le plus grave pour le premier ministre.
Cette décision n'aura fait que confirmer ce que bien des Québécois constatent depuis deux ans: leur premier ministre est imperméable à la culture et aux courants dominants de la société qu'il aspire à diriger.
Que l'on se rende compte, comme on le soupçonnait, qu'une communauté culturelle peut se payer un accès direct au bureau du premier ministre, comme l'a fait là une faction de la communauté juive de Montréal, ce n'est pas non plus très bon pour l'image du gouvernement libéral. Mais là encore, ce n'est pas le pire pour Jean Charest.
On se désole, évidemment, de voir qu'un lobby riche et bien organisé peut apparemment arriver à influencer directement des décisions fondamentales d'un gouvernement. Le lobby juif est, justement, riche, puissant et organisé. Ce n'est pas nouveau et, après tout, on ne peut pas reprocher à ses leaders de mener les batailles de leur communauté. Le lobby juif a obtenu à Québec une augmentation du financement de ses écoles privées (et surtout la dérogation de Québec au principe de laïcité dans le système scolaire), comme il a obtenu à Ottawa en juin dernier la tête de Bill Graham aux Affaires étrangères parce que ses positions étaient jugées trop " pro-palestiniennes ".
C'est précisément dans des situations comme celles-là que l'on demande à nos gouvernements de résister aux groupes de pression. À plus forte raison quand il est question d'équilibre entre communautés culturelles, de langue ou de religion. À plus forte raison quand une décision mal avisée a pour effet immédiat de diviser encore davantage la société. Le gouvernement Charest, en s'obstinant à justifier sa décision envers les écoles privées juives, a lamentablement échoué à ce chapitre. Mais encore une fois, il y a pire à plus long terme pour Jean Charest.
Le pire, c'est qu'à force de diriger à contre-courant, sans se soucier du chemin parcouru jusqu'ici par le Québec, il a réussi à semer le doute dans l'esprit de son propre caucus. Le malaise était déjà évident chez les militants libéraux, qui ont bien du mal eux aussi à comprendre où s'en va leur chef.
Les députés libéraux, de plus en plus mal à l'aise avec ce genre de décisions indéfendables, contiennent difficilement leur agacement, ce que l'on n'avait pas encore vu parce que Jean Charest avait réussi à imposer une discipline stricte à son caucus. Ils le font sous le couvert de l'anonymat pour le moment, mais le feu vient subitement d'augmenter sous la marmite.
Encore quelques mauvais sondages sur la popularité du gouvernement et sur ses chances de réélection, et les premiers rebelles vont sortir au grand jour. Les députés libéraux ont effectivement de quoi être inquiets: le feuilleton loufoque du CHUM, la stratégie du gouvernement à la suite du tsunami, l'interminable grève à la SAQ, et, maintenant, cette annonce sur le financement des écoles privées juives.
Comme ils passent beaucoup de temps sur le terrain, ils sont aux premières loges pour mesurer le mécontentement ou l'incompréhension de la population devant les politiques à rebrousse-poil de leur gouvernement.
Les députés savent que les prochaines élections arriveront dans de 24 à 30 mois et qu'il est plus que temps de commencer à redresser la barre. Car, dans ce délai, le PQ a largement le temps de se refaire. Que Bernard Landry démissionne avant le congrès de juin, il s'ensuivrait une course à la direction- rehaussée par l'entrée en scène de Gilles Duceppe-, ce qui amène le PQ en 2006 avec un nouveau chef, une nouvelle mobilisation et une nouvelle stratégie.
À partir de là, qui sait ce qui peut arriver? Comme on dit souvent en politique, les gouvernements se battent le plus souvent eux-mêmes. Le moins que l'on puisse dire, c'est que Jean Charest fait ces temps-ci beaucoup d'efforts en ce sens.


Laissez un commentaire



Aucun commentaire trouvé