Journée mondiale de l'eau

Évitons d'étancher la soif des prédateurs de l'eau

Le Québec est bien pourvu en eau, mais cela ne signifie pas pour autant qu'il soit dans notre intérêt collectif de devenir des émirs de l'eau

EAU - Commerce de l'eau

Les «surplus» d’eau sont un mythe, tout comme le fait qu’ils sont «inutilisés», puisque les caractéristiques des écosystèmes en dépendent.
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Alors que plusieurs scénarios circulent au Québec pour pallier les impacts de la crise financière sur les finances publiques, il semble que notre destin sera de passer de porteurs d'eau à exportateurs d'eau! En ce 22 mars, Journée mondiale de l'eau, il convient de remettre en question la pertinence de cette proposition véhiculée par une certaine élite économique, tout particulièrement le recours à l'exportation massive d'eau pour renflouer les coffres de l'État.
Les médecins spécialistes du Québec ont tout récemment proposé l'exportation massive d'eau dans une publicité télévisée afin que le gouvernement du Québec puisse percevoir de nouveaux revenus pour payer... la hausse de leurs honoraires! L'été dernier, l'Institut économique de Montréal (IEDM) a publié de son côté un document intitulé L'Eau du Nord. Un projet réaliste, durable et rentable pour exploiter l'or bleu québécois (F. Pierre Gingras, juillet 2009, IEDM).
Tant pour l'IEDM que pour les médecins spécialistes, les cours d'eau du Québec semblaient n'avoir qu'une seule fonction: êtres des sources de profits. Point. L'eau est une ressource abondante, précieuse, convoitée. Alors, retournons à la bonne vieille époque de Duplessis, et bradons nos ressources naturelles!
Pourtant au Québec, l'eau est «chose» commune, donc n'appartient à personne, même pas à l'État, et ne peut être soumise à l'appropriation privée. L'exportation massive d'eau, elle, se positionne dans le processus du marché de l'eau. Tout le contraire. Est-ce la bonne voie à emprunter?
Non à la marchandisation de l'eau
On ne peut parler de l'eau sans souligner son caractère particulier. L'eau est une ressource essentielle à la vie, pour laquelle il n'existe aucun substitut. Or, pour le marché, des mots comme rareté, pénurie, sonnent comme autant d'occasions d'affaires. Rappelons que la dernière crise alimentaire mondiale a été causée en partie par des investisseurs qui ont spéculé sur le prix des denrées et que la spéculation sur le prix de l'eau a déjà eu cours par le passé dans des pays comme le Chili.
Dans son document, l'IEDM pose cette question: «Tirons-nous un bénéfice optimal de la présence de cette ressource naturelle sur notre territoire, une ressource de plus en plus rare dans le monde et dont la valeur est appelée à grimper dans les décennies qui viennent?» Il faut remarquer ici que la valeur dont parle l'IEDM est, bien évidemment, la seule de son point de vue, c'est-à-dire la valeur financière... il n'est nullement question de la valeur sociale, symbolique, écosystémique ou vitale de l'eau.
Valeur financière
Or, le problème principal de ce type de raisonnement est que nous vivons dans une société avant tout marchande où toute chose qui permet de «produire de l'argent» perd sa valeur intrinsèque au bénéfice de sa valeur financière. Autrement dit, même si l'eau permet de maintenir en santé les écosystèmes — et les personnes —, ce n'est pas cette valeur d'usage qui déterminera son allocation, mais l'argent qu'elle rapportera dans un cas ou un autre.
Or, les mécanismes de marché n'ont jamais représenté un moyen de redistribution équitable. Au contraire, quand c'est la capacité de payer qui dicte l'accès à la ressource il n'y a pas d'équité.
Développement... durable ?
Le projet d'exportation massive proposé par l'IEDM fait miroiter des milliards de dollars de revenus. La proposition est de détourner 25 milliards de mètres cubes d'eau par an en dérivant trois rivières du Nord québécois!
Dériver une telle quantité d'eau n'est pas sans causer d'impacts. Or, aucun avis de spécialiste en environnement n'est mentionné dans le document de l'IEDM. Mais, peu importe, l'auteur se fait rassurant. Il n'y aura aucun impact sur les écosystèmes des rivières dérivées, car ce sont «uniquement» les eaux des crues saisonnières qui seront captées... Certains de nos biologistes internationalement réputés ont failli s'étrangler en lisant ce rapport!
Ce n'est pas la première fois que des promoteurs se montrent obsédés par «l'eau qui se perd», par de prétendus «surplus» d'eau. Dans la logique marchande, ces «surplus» non utilisés signifient une perte. Or ces «surplus» d'eau sont un mythe, tout comme le fait qu'ils sont «inutilisés», puisque les caractéristiques des écosystèmes en dépendent: pas utilisé directement par l'être humain ne signifie pas inutile! Il n'y a pas «d'eau qui se perd», il n'y a pas d'écosystèmes comportant «trop» d'eau. Il y a le cycle de l'eau dont la logique fait en sorte que l'eau retirée d'un écosystème modifie cet écosystème et principalement sa biodiversité.
Et, ne nous laissons pas leurrer, les vrais débouchés de l'exportation massive d'eau ne sont pas l'entraide internationale puisque l'objectif est de «faire de l'argent avec l'eau». La cible, ce sont les États-Unis où certains États sont en manque chronique d'eau à la suite d'une utilisation non soutenable de la ressource. L'exportation d'eau vers les États-Unis signifierait donc encourager un mode de consommation non soutenable. Est-ce à cela que nous voulons consacrer l'eau du Québec?
Hiérarchiser les usages de l'eau
Pour garantir que l'accès à la ressource ne soit pas déterminé par la capacité de payer, il faut établir une hiérarchie des usages, ce qu'a refusé de faire le gouvernement québécois, sauf pour les usages domestiques: aucune priorité particulière aux besoins des écosystèmes n'apparaît dans la loi dont le titre est pourtant Loi affirmant le caractère collectif des ressources en eau et visant à renforcer leur protection.
Il est impératif, d'abord, de préserver les écosystèmes pour assurer la pérennité de la ressource. Puis, nous devons garantir l'eau pour les personnes et pour l'agriculture vivrière. Enfin, nous ne sommes pas opposés à l'idée des redevances sur l'eau, qui devraient d'ailleurs s'appliquer aux usages économiques de l'eau, y compris dans une économie capitaliste cohérente avec elle-même, où l'on paie ses facteurs de production. Toutefois, le caractère non substituable de l'eau fait en sorte qu'elle ne peut pas faire l'objet d'une proposition fondée sur les mécanismes de marché.
Imposture
Le Québec est bien pourvu en eau, mais cela ne signifie pas pour autant qu'il soit dans notre intérêt collectif de devenir des émirs de l'eau. Cela signifie que nous avons la responsabilité de gérer cette ressource en fonction des générations futures. L'obsession de la dette qui hante nos gouvernements devrait aussi s'appliquer à la dette environnementale. Léguer un environnement sain devrait aussi être une priorité.
En cette ère de bouleversements climatiques annoncés, proposer la gestion d'une ressource vitale en n'utilisant que la lorgnette étroite des seuls critères économiques relève de l'inconscience. La population québécoise ne saurait être dupe d'une telle imposture. Mais une vigilance de tous les instants s'impose, car la soif des prédateurs de l'eau n'est pas à la veille de s'étancher.
Considérant que la mise à mal des finances publiques tire son origine des dérives de la financiarisation de l'économie, c'est du côté de la taxation des transactions financières qu'il faut porter son regard pour combler le déficit. L'exportation massive et la marchandisation de l'eau sont des orientations nulles et non avenues dans une communauté humaine écologiquement et socialement responsable.
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Sylvie Paquerot - Professeure à l'École d'études politiques à l'Université d'Ottawa
Jacques Boivin - Président de l'Association québécoise pour un contrat mondial de l'eau
François Patenaude - Membre de l'Association québécoise pour un contrat mondial de l'eau


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