De la Flandre au Québec

Belgique - des leçons à tirer...

L'auteur a prononcé récemment un discours à Bruxelles lors d'une conférence sur les enjeux actuels de la société québécoise, dans le cadre d'une «Vitrine du Québec en Flandre» organisée par le ministère des Relations internationales du Québec.
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Le français ayant l'importance que l'on sait ici, les Québécois s'identifient souvent de façon automatique aux Wallons francophones dans le conflit qui les oppose en Belgique aux Flamands néerlandophones. Ceux qui connaissent ce pays savent pourtant que c'est avec ces derniers que les similitudes historiques, politiques et identitaires sont les plus nombreuses. Les Wallons, eux, ressemblent parfois de façon troublante aux Canadiens anglais. Un exemple parmi d'autres: la question que certains Wallons posent ces temps-ci aux Flamands -- «Où voulez-vous en venir au juste?» -- ne manque pas de rappeler le «What does Québec want?» que le reste du Canada a longtemps posé au Québec.
Comme les francophones au Québec, les Flamands ont été dominés et humiliés par une minorité condescendante, leur langue a été méprisée, et ils ont porté longtemps tout le poids du bilinguisme. Comme les Québécois par rapport aux Français, les Flamands ont parfois été considérés par leurs voisins néerlandais, dont ils partagent la langue, comme des provinciaux sympathiques mais un peu rustres. Comme les Québécois, enfin, ils ont joui ces dernières décennies d'une éclatante revanche, notamment économique; ils sont devenus maîtres chez eux, sans avoir proclamé jusqu'à présent leur indépendance.
Différences marquées
Au-delà de ces ressemblances, il y a évidemment des différences, des différences intéressantes en ce qu'elles font ressortir la spécificité identitaire du Québec. Une des plus importantes est sans doute la franche rancune que les Flamands semblent éprouver, aujourd'hui encore, à l'égard des Wallons.
Le poids du passé apparaît plus négatif en Belgique qu'au Québec. Ce n'est pas «Je me souviens» mais «Je leur en veux! Je leur en veux!» que les automobilistes flamands pourraient inscrire sur les plaques d'immatriculation de leurs voitures. Une autre différence tient au caractère extrémiste et xénophobe des partis politiques qui réclament l'indépendance de la Flandre: cela les rend inaptes à rendre compte des aspirations d'une majorité flamande imprégnée d'un nationalisme moins radical. Malheureusement pour cette majorité, le nationalisme tout court a mauvaise presse en Europe, souvenir du dérapage nazi oblige.
Si on ajoute que les Flamands ont manifestement de la difficulté à se sentir fiers de ce qu'ils sont sur le plan identitaire, cela rend le défi qui est maintenant le leur difficile à relever: s'affirmer politiquement de façon positive. On est loin d'un mouvement nationaliste québécois pour l'essentiel modéré et positif, que nos interlocuteurs flamands ne manquent pas de nous envier, de Québécois qui n'en finissent plus pour certains de se sentir fiers, à coup de Céline Dion, de Cirque du Soleil ou de Bombardier, sous le regard ému de tous les Bernard Landry de la Belle Province.
Et Bruxelles?
Dans le contexte de la crise politique qui secoue la Belgique depuis six mois, on a fait ressortir la séparation de plus en plus prononcée existant entre les Wallons et les Flamands: frontière linguistique hermétique, disparition des partis politiques, d'une opinion publique et des politiciens véritablement nationaux. Seul reste apparent du vieil enchevêtrement identitaire: Bruxelles. Mais quel reste! Sise en territoire flamand et se rattachant historiquement à la culture flamande, la capitale-joyau de la Belgique et de l'Europe est devenue très majoritairement francophone, ce qui ne l'empêche pas d'être également, de façon révélatrice, la capitale de la Flandre. On y pratique un bilinguisme institutionnel français-néerlandais un peu obsessionnel.
Si les Bruxellois parlaient majoritairement néerlandais, la Flandre deviendrait sans doute un pays indépendant. Mais la Flandre a perdu Bruxelles, on parle français dans sa capitale. L'indépendance obligerait donc les Flamands à l'impensable sur le plan identitaire: faire le deuil définitif de Bruxelles, avec une méga-enclave francophone au sein d'un mini-pays accouché sous le regard courroucé de l'Union européenne. C'est entre autres à cause de cette incontournable réalité bruxelloise que les partis indépendantistes flamands semblent condamnés à plafonner. Le Flamand moyen, lui, apparaît plus réaliste: le jeu semble consister à se retirer le plus possible d'une Belgique identifiée historiquement aux francophones, et qu'on essaie de transformer en coquille aussi nécessaire que vide.
À moins évidemment qu'il n'y ait dérapage, ce qu'on ne saurait totalement l'exclure. Mais cela reste improbable en raison de l'habitude du compromis historiquement cultivée par les Belges, ainsi qu'à cause de la situation géographique et symbolique exceptionnelle du pays au coeur de l'Europe -- un tel drame serait aussi un drame pour l'Europe. Reste une situation de plus en plus malsaine, qui ressemble à celle d'un couple à la fois incapable de vivre ensemble et incapable de se séparer.
Débats identitaires
Un élément de consolation pour ces Québécois qui n'en peuvent plus de débats identitaires parfois complaisants. La dimension identitaire de la crise en Belgique, évidente pour un observateur extérieur, n'est pratiquement jamais abordée de front dans un pays où on ne parle que de blocage institutionnel ou constitutionnel, en faisant semblant de croire que la solution, s'il y en a une, viendra essentiellement d'un énième transfert de pouvoir du gouvernement fédéral aux régions.
Or, le problème tient au moins autant au fait que les Wallons sont restés condescendants sans toujours s'en rendre compte et que les Flamands gardent un trop-plein de rancune. Il tient aussi à ce que les deux communautés ne se parlent plus et que leur système politique ne leur permet plus de se parler, alors qu'elles sont vraisemblablement condamnées à coexister ensemble encore un bon moment. Une initiative telle que la reconnaissance de la nation québécoise par le premier ministre Harper, représentant en cette matière symbolique et identitaire le Canada anglais, serait difficilement imaginable en Belgique.
Un Flamand qui tomba par hasard, lors d'un récent séjour à Montréal, sur la télédiffusion des audiences de la commission Bouchard-Taylor, n'en est pas revenu: «Vous êtes une grande démocratie pour être capables d'avoir des débats comme ça.» «Cela fait du bien à entendre, lui a-t-on répondu, car, comment dire...? Vu d'ici on n'en est pas si sûr.»
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