Dans le ventre de la baleine

Chronique de Louis Lapointe

[->11990] «En littérature, depuis une vingtaine d'années, on est comme enfermés
dans un cercle de la biographie déguisée. Les romanciers se contentent
d'écrire leur petite histoire personnelle, et pas seulement au Québec. On
n'a jamais écrit autant de petites histoires plates et nombrilistes que
depuis qu'on prétend qu'on habite un univers élargi. C'est assez
paradoxal... Alors, je me suis demandé: qu'est-ce que pourraient dire
Sterne ou Swift aujourd'hui s'ils étaient Québécois? J'ai essayé de
répondre à ça dans mon petit livre... » * [Victor-Lévy Beaulieu->11990].
***
Si nous écrivons tant sur notre vécu personnel, c’est peut-être parce que
nous sommes tout simplement rendus là, juste là. Il y a aussi le fait que
les éditeurs ne veulent pas prendre de risques avec des oeuvres trop
politiques. Hors de la baleine, point de salut !
VLB ne peut pas nier qu’Abel Beauchemin est lui aussi passé par là dans
Race de Monde. Comme son célèbre personnage, avant d’être un passeur, VLB a
été un éclaireur et dans une certaine mesure, nous sommes tous des Abel
Beauchemin qui tournent en rond dans le ventre de la baleine… sans trouver
la sortie. Là est le danger !
Papineau a essayé de montrer le chemin à nos ancêtres, ça n’a pas
fonctionné. Y en a qui disent que c’est de la faute aux Anglais, aux curés
et aux Indiens. Moi je pense qu’on ne pouvait pas vouloir ce qu’on ne
pouvait pas comprendre, parce qu’on ne pouvait tout simplement pas le voir.
Nous étions tous déjà bien happés et emmitouflés dans le ventre de la
baleine, bercés d’illusions tranquilles au milieu de cette grande noirceur.
Si petite qu’elle fût, nous y étions tous tricotés très serrés, nous
croyant à l’abri des vents et des marées.
Quand la baleine s’est mise à grossir en 1960 et que la noirceur s’est
faite moins dense, laissant plus d’espace à chacun, on a tous pensé que
c’était ça la liberté. Alors, on s’est mis à se comporter comme si on était
sorti de son ventre. La baleine était tellement grande qu’on n’avait même
plus l’impression de tourner en rond. On pouvait aller n’importe où sur la
planète, pourtant on était toujours dans son ventre. C’est là que ça s’est
compliqué.
Beaucoup de personnes d’autres contrées avaient entendu parler de cette
baleine où tout le monde faisait ce qu’il voulait. Attirés dans son giron,
ils y sont alors entrés, non sans laisser filtrer un peu de lumière au
passage, et se sont vite rendu compte que les gens qui y vivaient ne
savaient même pas qu’ils habitaient encore dans une baleine. Au début,
quand ils nous disaient qu’ils aimaient bien notre baleine, on les
regardait comme des êtres bizarres. Quelle baleine ? Il y a longtemps que
nous n’habitons plus une baleine, les grands espaces sont maintenant notre
terrain de jeux. À preuve, les meilleurs d’entre nous triomphent tous
à Las Vegas, en plein cœur d’une vaste étendue de sable. Il n’y a pas de
baleine dans le désert !
Le moment de vérité est maintenant arrivé. Par le passé, nous avons déjà
essayé de prendre le contrôle de la baleine, ça n’a pas fonctionné. À
défaut de prendre son contrôle, si nous ne la quittons pas bientôt, comme
d’autres avant nous - ces autochtones qu’on traite avec tant de mépris - on
va se retrouver dans des aquariums. Et comme nous sommes de moins en moins
nombreux, on risque tous de finir dans le même bol de poissons rouges. On
va alors devenir une espèce en voie d’extinction. Et si un jour on sort du
ventre de la baleine, ça ne sera pas par les voies génitales, mais bien par
les voies anales. Le pire, c’est que ce jour-là, on va tous croire que le
monde nous appartient parce que nous sommes enfin libres de voguer où on
veut, alors que nous flotterons tout simplement à la dérive. Avec une fin
pareille, il n’y aura pas beaucoup d’éditeurs qui vont vouloir publier
cette histoire. Trop risqué!
Louis Lapointe
Brossard
-- Envoi via le site Vigile.net (http://www.vigile.net/) --

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Louis Lapointe534 articles

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Chroniqueur et avocat à la retraite, l'auteur a été directeur de l'École du Barreau du Québec, cadre universitaire, administrateur d'un établissement du réseau de la santé et des services sociaux et administrateur de fondation.





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