Comme un poisson dans l'eau

1998


1er avril 1998
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Après mûre réflexion, c'est tout de même une belle invitation. Jeudi dernier, Jean Charest exhortait les Québécois à faire un «geste concret», à se joindre à lui dans une «nouvelle coalition». Enfin, un chef fédéraliste qui sait trouver les mots justes pour nous faire oublier la noyade douloureuse de notre rêve binational dans les bas-fonds du Lac Meech. Fidèle à ses croyances, il nous redonne l'espoir d'une possible réconciliation nationale. L'offre, avouons-le, est tentante.
Si Jean Charest dit avoir «choisi le Québec», le Québec pourrait fort bien choisir Jean Charest. L'homme est jeune, passionné, souriant, dynamique et, surtout, il est cohérent. Il connaît le Canada anglais mieux que n'importe quel autre politicien québécois. Parfaitement biculturel, c'est un animal politique rare au Québec en ce qu'il semble aussi à l'aise qu'un poisson dans l'eau dans ses identités canadienne et québécoise.
Partisan de la loi 86 et de la réconciliation entre anglophones et francophones, Charest est un modéré dans la question linguistique. Il a tout ce qu'il faut pour ramener la paix sociale dans un dossier par trop émotif. Qui plus est, il comprend l'importance d'éviter toute dispute avec Ottawa. Une position que partagent d'ailleurs Lucien Bouchard et Pauline Marois dans le dossier des bourses du millénaire. Bon capitaine, Charest saurait mener le Québec à bon port en naviguant avec habileté entre Québec et Ottawa.
Ni chair, ni poisson, Canadien et Québécois à la fois, Charest incarne notre âme collective dans toute sa complexité. N'ayant que 39 ans, il contraste, comme la mer sur fond de coucher de soleil, avec un gouvernement qui se fait de moins en moins audacieux. Nous promettant aussi le retour de la prospérité, il devient difficile de résister à la tentation de lui donner une chance.
De méchantes langues l'engueulent comme du poisson pourri en le faisant passer pour le «candidat du Canada anglais». Pourtant, qu'y a-t-il de plus foncièrement québécois que son appel à cesser toutes nos «chicanes»? Son attachement pour «ce merveilleux pays, le Canada», n'est-ce pas aussi ce qui anime les tenants inconditionnels d'un partenariat entre le Québec et le Canada anglais? Disons les choses comme elles sont: ce partenariat existe déjà dans le Canada actuel!
On accuse aussi Jean Charest d'être trop à droite, trop conservateur. Il semble pourtant que la barque «social-démocrate» du gouvernement prend pas mal l'eau depuis deux ans... Certains diront qu'il demeure néanmoins une différence de taille entre le PQ et le PLQ: la promesse de tenir un référendum. Mais cette distinction ne s'atténue-t-elle pas lorsque M. Bouchard s'engage, comme s'il allait à la pêche, à tenir un référendum seulement si les «conditions gagnantes» sont réunies? Lorsqu'on recherche à tout prix des conditions gagnantes, la promesse de tenir un référendum n'est que cela: une promesse.
De fait, il est difficile d'échapper à l'impression que cette promesse sert aussi, du moins en partie, à rassurer les militants péquistes dont l'appareil aura grand besoin s'il veut tenir tête aux machines bleu-conservateur et rouge-libéral qui, combinées, s'aligneront derrière Jean Charest. D'autant plus que ces mêmes militants auront beaucoup de mal à se faire entendre d'ici le prochain appel aux urnes, maintenant que le PQ a annulé son congrès de novembre. Jean Charest prédit d'ailleurs un nouveau «virage» de M. Bouchard avant les élections? Et si ça se passait plutôt après les élections dans l'éventualité où le PQ, s'il était reporté au pouvoir, ne voyait poindre à l'horizon ces mythiques «conditions gagnantes»? La promesse de tenir un référendum ressemblerait alors à un hameçon et la souveraineté pourrait bien finir en queue de poisson. Ne serait-il pas plutôt préférable d'éviter la débâcle en assumant pleinement l'appartenance du Québec au Canada? Comme le dit si bien Guy Bertrand, pourquoi se chicaner quand on peut apprendre à vivre ensemble?
Ce lundi, à Ottawa, M. Bouchard avançait que la souveraineté, «ça se fait par un référendum». Soit. Mais encore faut-il en parler. Ce qui semble être devenu la mer à boire pour le gouvernement Bouchard. Si ce dernier continue à refuser de faire une promotion constante de la souveraineté, bien des Québécois se demanderont si le PQ entend réaliser son option par la pensée magique. Si oui, l'option souverainiste risque fort de couler à pic dans le long fleuve tranquille de notre destinée collective.
Et si Jean Charest pouvait nous éviter ce naufrage, nous emmener en ligne droite vers l'océan de toutes les hardiesses en nous faisant quitter le petit ruisseau des prudences extrêmes sur lequel nous flottons? Quel beau voyage. Quel beau rivage nous y attendrait: celui de la réconciliation et des consensus. Car Jean Charest, à l'instar de M. Bouchard, est un homme de consensus. La différence est qu'il en veut des bien plus gros, des bien plus ambitieux. Et pourquoi pas? Qui ne risque rien, n'a rien...
En effet, comment résister à la promesse d'un Québec sans division et sans chicane? Comment résister à une paix potentiellement éternelle? Comment résister aux emplois revenant comme par magie, à des hôpitaux appelés à devenir presque inutiles puisque nous serons plus riches, plus heureux et donc plus en santé? De quoi convaincre les plus purs parmi les plus durs.
Comme une bouteille à la mer, Jean Charest nous appelle. Comme la voix enchanteresse d'une séduisante sirène aux boucles dorées, il nous promet le bonheur comme d'autres promettent des référendums qu'ils ne sont pas tout à fait sûrs de tenir.
Comment ne pas se laisser charmer? Comment ne pas dire oui, enfin? Comment refuser d'être aussi merveilleusement heureux qu'un poisson dans l'eau, aussi heureux qu'un beau gros poisson... d'avril!


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