«Comme dans un film»

Politique étrangère et Militarisation du Canada



Mourad Benchelalli est un jeune homme de 25 ans qui avait une fiancée et des projets de mariage. C'était il y a quelques années, autant dire quelques siècles, avant que son frère, Menad, ne revienne d'Afghanistan et lui parle de ceux qu'il avait rencontrés là-bas, les combattants du djihad. Mourad venait d'une famille très religieuse où il passait pour le moins pratiquant. Il ne fréquentait pas assidûment la mosquée aménagée dans un sous-sol de Vénissieux, près de Lyon, où officiait un imam radical. Cela explique peut-être qu'il ait senti le besoin d'en faire un peu plus que les autres. Lorsque son frère est revenu d'un premier voyage, les pressions sont devenues insupportables.
C'est alors, dit le jeune homme à la barbe taillée de près, que «j'ai fait la plus grande erreur de ma vie».
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Au moment où les tribunaux américains ont enfin proclamé l'illégalité de la prison de Guantánamo, la France nous offre un premier portrait de ceux qui y ont séjourné. Mourad Benchelalli n'est qu'un des six militants islamistes français qui comparaissaient cette semaine devant le tribunal correctionnel de Paris. Libérés en 2004 et 2005 de Guantánamo, les six jeunes hommes sont accusés d'«association de malfaiteurs dans le dessein de préparer des actes terroristes». Tous ont d'abord transité par la mosquée de Finsbury Park, à Londres. Ils ont ensuite quitté le pays sous une fausse identité avec de faux visas pakistanais. La plupart ont séjourné dans le même hôtel d'Islamabad avant de rejoindre les camps d'entraînement terroristes d'al-Qaïda. Cela se passait avant le 11 septembre 2001.
Il se pourrait que les procédures en cours soient compromises à cause des interrogatoires irréguliers auxquels les prévenus auraient été soumis à Guantánamo. Mais cela n'enlève rien à la richesse des témoignages entendus cette semaine.
Les six accusés islamistes ne correspondent guère au portrait classique du militant terroriste. Ce ne sont ni des assassins assoiffés de sang ni de pauvres enfants accablés par la misère. Rien que de jeunes musulmans ordinaires nés dans des familles ordinaires et vivant dans des banlieues ordinaires. La plupart avaient de petits boulots et se débrouillaient plutôt bien, parfois même très bien. Bref, on cherche en vain la différence entre ces jeunes devenus des extrémistes et les milliers d'autres jeunes musulmans qui vivent aujourd'hui en France, en Europe ou au Québec.
Fils d'un mécanicien de l'aéronautique et étudiant brillant, Imad Kanouni n'était-il pas inscrit en biologie à l'Université de Nice ? Il y a des cieux moins cléments, mais ses études ne lui «plaisent pas». Il part donc pour Francfort, où il fréquente la mosquée Bangladesh. «En 1996, vous êtes un musulman normal, lui a demandé le président du tribunal, Jean-Claude Kross, et en 1999, vous franchissez un palier dans l'idée d'accepter la mort pour une cause ?» Et lui de répondre que «c'était une période de jeunesse» et que l'Afghanistan était... «à la mode» !

À une autre époque, Kanouni aurait probablement rejoint les camps d'entraînement de l'OLP au Liban, comme l'ont fait quelques Québécois romantiques en leur temps. Il aurait tout aussi bien pu s'engager dans des organisations terroristes comme les Brigades rouges italiennes ou Action directe en France, qui eurent elles aussi leurs heures de gloire.
Ce qui frappe dans les témoignages de ces six apprentis terroristes, c'est que les motivations religieuses paraissent souvent très secondaires. C'est du moins le cas de Nizar Sassi, qui avait travaillé pendant cinq ans comme «médiateur», faisant le pont entre les jeunes de son quartier et les autorités de la banlieue des Minguettes. À la barre, le jeune homme relate son aventure comme s'il racontait son premier voyage à Vancouver sur le pouce et comme s'il avait surtout cherché à fuir l'ennui d'une vie aseptisée. «Il fallait relever le défi, pour soi-même, se dire qu'on est parti loin et qu'on est revenu, dit-il. Je voulais prendre un peu de risques. Parce qu'il manquait un peu de piment dans ma vie.» Depuis, Nizar a été servi puisqu'il prétend avoir été vendu pour 5000 $ aux Américains par les Pakistanais avant de passer trois ans à Guantánamo.
Le chemin du terrorisme serait donc beaucoup plus simple qu'on ne le croit. Nul besoin d'avoir un chromosome de tueur perfide, comme semble parfois le laisser entendre le président américain. Nul besoin non plus d'être un Oliver Twist moderne, comme le laisse penser une gauche par trop naïve. Il suffit simplement de se laisser convaincre. Ce n'est pas la misère qui fait le terroriste, c'est plutôt l'idéologie avec son pouvoir de conviction, son effet rassurant et sa force galvanisante. Le goût de l'aventure fera le reste.
Devant le juge, les six jeunes en mal d'émotions n'ont pas le moins du monde parlé de racisme, de ségrégation ou des difficultés de leur famille à joindre les deux bouts. C'est à peine si Redouane Khalid dit avoir ressenti «de l'hostilité dans un parc public» le jour de son mariage, alors qu'il était en costume traditionnel. Plusieurs ne mentionnent même pas le Coran, dont ils ne semblent pas avoir une connaissance très poussée. En t-shirt blanc devant la barre, Nizar Sassi a même avoué avoir découvert le livre saint à Guantánamo, où il n'y avait rien d'autre à lire. Pour lui, l'Afghanistan, ce n'était rien de plus que «le frisson, le risque, la clandestinité. [...] Rambo 1, 2 et 3, M. le président».
On se demande souvent où se recrutent les terroristes. En fait, ils se recrutent dans toutes les banlieues grises où s'ennuie une jeunesse en mal d'aventure. Dans cette affaire, on est «entre Rambo et les boy-scouts», ironisera le président du tribunal, qui ne semble pas trop savoir s'il doit traiter les accusés comme des criminels ou comme des enfants prépubères.
Le portrait est d'autant plus inquiétant qu'il montre que nul n'est à l'abri de ce genre d'aventure et que la lutte contre l'islamisme sera toujours un combat contre des idées criminelles aux allures séduisantes. Au moment de partir pour l'Afghanistan avec un faux passeport, Mourad a bien eu quelques appréhensions. Mais le goût de l'aventure a été le plus fort. «Je sentais bien que c'était pas légal, dira-t-il. Mais ça m'excitait comme dans un film.»
La vie sur grand écran en lieu et place de la grisaille quotidienne. Mourad n'a pas eu le courage de résister.
crioux@ledevoir.com


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