Un complot qui tombe à point

Politique étrangère et Militarisation du Canada


Ainsi, les jeunes musulmans arrêtés à Toronto ce week-end planifiaient de décapiter Stephen Harper et de prendre en passant quelques otages dans l'édifice du Parlement. Le scénario donne froid dans le dos, mais il fournit aussi au premier ministre conservateur une chance unique de foncer tête baissée avec son programme axé sur la loi et l'ordre en sachant que la population sera davantage prête à le suivre.
Stephen Harper est un premier ministre chanceux. Très chanceux. Autant son passage dans l'opposition aura été ingrat, au point de lui donner l'envie de quitter la politique, autant les planètes s'alignent pour lui depuis qu'il a pris la tête du pays. Avec l'arrestation de 17 présumés terroristes musulmans ce week-end à Toronto, M. Harper hérite d'un atout supplémentaire, un argument pour justifier les actions musclées qu'il a promis d'entreprendre en matière de justice. Un peu comme l'ont fait les Américains avec George W. Bush au lendemain des attentats terroristes du 11 septembre 2001, la population se ralliera certainement derrière son chef. À plus petite échelle, on s'entend.
Le complot éventé joue en la faveur de M. Harper de trois façons. Primo, il permet au premier ministre conservateur de se faire bien voir des États-Unis. Il est allé jusqu'à dire hier à la Chambre des communes que «les États-Unis sont, en général, beaucoup plus sécuritaires grâce aux politiques de sécurité de ce gouvernement qu'ils ne l'ont été grâce aux politiques de sécurité de l'ancien gouvernement». Simultanément, le premier ministre a pu rabrouer sans crainte les quelques élus américains qui ont osé parler de la «large présence d'al-Qaïda au Canada». Bref, il réussit la quadrature du cercle de se faire bien voir des Américains tout en leur assenant quelques coups qu'apprécie son auditoire canadien.
Secundo, les arrestations à Toronto créent un climat propice à l'acceptation de mesures de sécurité resserrées. En criminologie, on nomme le procédé «governing through crime», ou gouverner à travers la criminalité. Lorsque tout le reste va mal, un gouvernement a toujours la possibilité de se rabattre sur la lutte contre la criminalité, une valeur d'autant plus sûre que cette criminalité, en baisse constante, ne représente pas un défi considérable. Les conservateurs ont promis une série de resserrements du Code criminel envers lesquels la méfiance du public sera d'autant moindre que leur nécessité semblera démontrée : alourdir les peines reliées à l'usage d'armes à feu, augmenter le financement de la GRC, équiper les troupes militaires avec de plus gros avions, etc. Le danger pour l'équipe conservatrice sera de trouver le juste équilibre et de ne pas trop en faire.
Le troisième argument s'inscrit dans la même veine. Le Canada a adopté en décembre 2001 une Loi antiterroriste d'envergure. Une révision statutaire avait débuté l'automne dernier, mais elle s'était interrompue avec le déclenchement des élections. Le comité reprendra ses travaux sous peu. Plusieurs députés de différents partis désiraient suggérer au gouvernement des assouplissements. Le gouvernement pourra désormais tailler en pièces leurs arguments et justifier la conservation de la loi telle quelle.
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La Loi antiterroriste conférait aux enquêteurs deux nouveaux outils : les arrestations préventives et les audiences d'investigation, par lesquelles ils peuvent contraindre une personne ne faisant l'objet d'aucune accusation à parler de ses relations et de son milieu. Ces deux éléments avaient semé l'émoi chez les défenseurs des droits civils. Après quatre ans d'application, ces dispositions n'ont été utilisées qu'une seule fois : une audience d'investigation dans le cadre de l'enquête sur l'explosion du vol Air India. Bref, comme le déclarait la ministre libérale Anne McLellan devant le comité en novembre dernier, «le fait que l'on recourt rarement à ces dispositions témoigne du discernement avec lequel on applique ces mesures».
L'argument inverse est possible. La Loi antiterroriste n'a d'aucune manière facilité l'arrestation de ce week-end. Les policiers, jusqu'à preuve du contraire, n'ont pas procédé aux détentions préventives ni aux audiences pour monter leur preuve contre les 17 hommes interceptés. Tout au plus les accusations sont-elles déposées en vertu de cette loi. Là encore, les actes reprochés auraient été tout aussi illégaux en vertu du Code criminel d'avant 2001, mais ils débouchent désormais sur des peines plus sévères, pouvant atteindre 14 ans de prison.
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Il faut se tenir loin des thèses de complot, mais il faut rester suffisamment lucide pour ne pas écarter la possibilité que les policiers aient voulu, grâce à la médiatisation des arrestations de ce week-end, faire une fleur à un gouvernement plus ouvert à leurs requêtes. Il faut quand même se rappeler que l'arrestation en août 2003 de 21 personnes soupçonnées d'appartenir à un réseau terroriste n'avait été apprise qu'une semaine après les faits. (Les accusations de terrorisme se sont révélées un véritable pétard mouillé. Les hommes ont été expulsés.) En outre, font remarquer certains analystes, les policiers ayant pris part à la vente du nitrate d'ammonium au groupe de présumés terroristes contrôlaient en partie le timing.
Penser que la politique est totalement absente dans ce genre d'arrestations spectaculaires relève de la naïveté. Les forces policières de tout acabit poursuivent leur propre plan corporatiste -- certainement bien intentionné -- pour obtenir toujours plus de ressources afin de mener à bien leur mandat de maintenir l'ordre. Lorsque le numéro deux du Service canadien de renseignement sur la sécurité, Jack Hooper, a déclaré devant le comité sénatorial la semaine dernière que des cellules terroristes étaient en activité au Canada et a laissé entendre qu'il ne disposait pas d'assez de ressources pour vérifier tous les immigrants provenant du Pakistan et d'Afghanistan, il savait parfaitement ce qui s'en venait. Les forces de l'ordre ont toujours joué à ce petit jeu avec l'opinion publique pour rappeler leur importance. Avec les conservateurs au pouvoir, il ont enfin un partenaire avec qui danser.
hbuzzetti@ledevoir.com


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