Chronique du samedi

Combien de langues dans l'Etat belge?

Chronique de José Fontaine


Je viens de lire un ouvrage fondamental qui vient de modifier aussi la vision que j'ai de la Wallonie.
Apparemment, dans l'Etat belge, le conflit linguistique s'élève entre la Wallonie francophone et la Flandre néerlandophone. En fait, ce n'est pas tout à fait exact. La Belgique en 1830 a vu ses élites sociales, tant de Flandre que de Wallonie choisir le français comme langue officielle de tout le Royaume. Il est donc complètement faux de se représenter les choses sur le modèle canadien ou une partie du pays impose sa langue à l'autre.
Sans doute, la Wallonie, sans être de langue française au sens où elle l'est maintenant, pratiquait soit un dialecte du français (le wallon), soit une langue latine quelque peu différente: ce wallon.
Le wallon utilisé comme langue de sécurité au 19e siècle
Yves Quairiaux - formidable historien que je découvre - a écrit un très beau livre qui vient de paraître à Bruxelles L'image du Flamand en Wallonie, et il signale - sans être je crois un militant du wallon - que pour des raisons de sécurité, dans les grandes entreprises industrielles qui firent de la Wallonie la deuxième puissance industrielle une bonne partie du 19e siècle, la langue utilisée tant par les cadres et les patrons que les ouvriers était, à l'usine en tout cas, exclusivement le wallon.
Le fait peut étonner un Québécois quand on sait à quel point les Anglais ont invoqué en maints domaines cet argument de la sécurité pour imposer leur langue chez eux. Comment se fait-il alors que le wallon, langue certes imprimée depuis le 17e siècle, mais quand même considérée comme une langue populaire, a-t-elle pu jouer un rôle aussi central dans une sorte d'hyper-modernité? De le voir écrit noir sur blanc dans ce livre, j'en prends mieux conscience mais on a souvent fait remarquer que le wallon, pour les premiers objets ou machines de la révolution industrielle, était plus riche que le français. Enfin, l'explication toute simple, c'était que les patrons charbonniers ou sidérurgistes n'avaient sans doute ni le temps, ni l'envie d'apprendre le français correct à leurs ouvriers avant de les embaucher, de sorte que l'entreprise industrielle, au moins dans plusieurs régions de Wallonie, était unilingue wallonne.
Montée des revendications flamandes
Si le français est imposé comme langue officielle dès la fondation de la Belgique en 1830, cela ne convient pas à toute une opinion flamande au départ attachée à la conservation de sa langue, objectif qui se mélangera par après à d'autres dimensions idéologiques, comme le nationalisme flamand qui a pu être conservateur, comme l'a montré Jan Herk.
Quairiaux montre que, lors des premières discussions au Parlement (où ne siègent que des représentants de la bourgeoisie et de la petite-bourgeoise puisque le suffrage est censitaire et ne permet le vote qu'à une partie de la population), la revendication flamande est mal comprise. Il arrive plusieurs fois que des parlementaires wallons, furieux de voir les Flamands se revendiquer d'une autre langue que la langue nationale, se mettent alors à prendre la parole en wallon. J'avoue que jusqu'ici, je voyais en ces prises de parole quelque chose ne dépassant guère l'anecdote et une instrumentalisation de la maîtrise du wallon chez ces élites, seulement pour contredire et contrecarrer la volonté flamande (majoritaire d'ailleurs, les Flamands l'ayant toujours été). Pourtant, ces prises de parole ont été plus nombreuses. Elles ont été à plusieurs reprises assorties de propositions de loi ou d'amendements de députés wallons souhaitant imposer une connaissance minimale du wallon pour les juges nommés en Wallonie. Mais jusqu'ici je pensais que la seule initiative du genre datait d'une période plus récente, dans les années 30 et que cette proposition avait été parfaitement isolée, il n'en est rien.
L'exploration d'un domaine inconnu
L'ouvrage de Quairiaux est précieux parce qu'il explore bien plus profondément qu'on ne l'a fait jusqu'ici (côté wallon en tout cas), toutes les discussions parlementaires au sujet du flamand comme langue officielle. Généralement, ces propositions flamandes rencontrent beaucoup d'hostilités côté wallon, mais elles se heurtent au fait que la majorité des parlementaires belges sont des élus de Flandre, qui, certes, s'expriment en français, mais défendent la langue flamande.
Dans quelle mesure, dans la population wallonne, y a-t-il eu une hostilité à ces conquêtes linguistiques flamandes? Cette hostilité a pu exister chez de larges couches de l'opinion bourgeoise en Flandre où ces revendications ont pu être traitées avec le plus grand mépris.

Mais en Wallonie? Certes, il y a eu une opposition de même nature dans les journaux ou les milieux de langue française, ce qui paraît logique. On en tire souvent comme conclusion qu'en cette matière, les Wallons ont simplement épousé le point de vue des dominants belges francophones.
En fait, les choses sont un peu plus complexes. Pour plusieurs raisons. La première c'est que dans l'opposition au flamand en Flandre de la part des Wallons, il peut y avoir une dimension laïque ou anticléricale, le combat flamand étant mené par des conservateurs catholiques et le petit clergé.
La deuxième, c'est que, même du côté socialiste en Wallonie, y compris le plus radical - notamment chez les Defuisseaux, célèbres leaders du Borinage et du Centre - règne l'exaspération de ne pouvoir mener un combat ouvrier au plan national, vu, également, le conservatisme de la Flandre et le fait que les ouvriers flamands sont moins combatifs que les ouvriers wallons, la Flandre étant d'ailleurs en général moins industrialisée.
Enfin la troisième raison, c'est que l'opposition wallonne (je dis bien wallonne et non pas francophone) au combat flamand s'est largement exprimée en wallon (dans le théâtre, la chanson et même la presse imprimée en langue wallonne, certes moins importante que la presse en langue française mais tout de même significative).
Avant d'en venir aux découvertes tout de même assez frappantes d'Yves Quairiaux, je veux répondre à une question qu'on se posera sans doute: cela n'avait pas été fait jusqu'ici? Non. C'est cela qui est étrange. L'historiographie wallonne est tout à fait récente, elle a trente, quarante ans à peine. Et je ne pourrais citer que deux historiens connus qui aient entrepris jusqu'ici d'explorer ces traces ou ces documents qui sont la matière première de la science historique. Quel extraordinaire déficit évidemment! Et en ne se plaçant que du point de vue scientifique.
Les découvertes d'Yves Quairiaux
Le théâtre wallon est sans doute le phénomène le plus spectaculaire (c'est le cas de le dire). Yves Quairiaux cite le chiffre de 4.900 pièces de théâtre écrites surtout entre 1885 et 1914, ce qui est évidemment énorme. Sur ce nombre il y en a 231 qui mettent des Flamands en scène, le plus souvent pour le ridiculiser, c'est vrai, mais pas toujours. Il arrive que ces théâtres qui peuvent être influencés politiquement, mettent au contraire en avant les qualités des Flamands ou l'unité belge plus ou moins associée à l'unité ouvrière espérée entre toutes les régions de Belgique.
Certes, dans le corpus des 231 pièces retenues par Yves Quairiaux, cette mise en évidence des Flamands, si elle n'est pas marginale, est fort minoritaire. Il arrive mais plus rarement au théâtre et plus fréquemment dans la presse dialectale que ce qui soit mis en question ce sont les revendications linguistiques flamandes. Mais ce qui est surtout mis en question, ce qui fait problème en tout cas, c'est l'irruption d'une main d'oeuvre flamande que l'extraordinaire croissance industrielle de la Wallonie va fatalement attirer, certes pas dans toutes les régions industrielles, mais dans la plupart. De ce point de vue, les Flamands sont pour les wallons, la découverte d'un autre et même de l'Autre, de l'Etranger.
Les Flamands sont-ils méprisés de manière xénophobe? Ce n'est pas ce que pense Yves Quairiaux. Il parle plutôt de stigmatisation sociale, les Flamands étant au départ, dans les activités industrielles, puisque sans grande tradition chez eux de cette activité, bien plus gauches. On peut s‘en moquer aussi parce qu'il ne comprend ni le français, ni le wallon (peut-être surtout le wallon?). Mais très vite les Flamands vont s'intégrer, se walloniser et le nombre élevé de Flamands qui vont fonder des entreprises, se lancer dans la politique est là pour le prouver. Ce qui est peut-être plus étonnant encore c'est que, en raison de la difficulté pour les socialistes d'être élus en Flandre, certaines circonscriptions wallonnes très ouvrières et très à gauche vont élire (scrutin de liste), des députés flamands, leur permettant en fait d'exister politiquement en Flandre où se situe leur base qui ne pouvait les élire vu la moindre industrialisation de la Flandre et la fidélité des classes populaires flamandes au parti catholique et conservateur (qui connaîtra cependant des scissions démocrates et de gauche).
Une Wallonie fort organisée institutionnellement mais en décalage par rapport au sentiment “national” wallon
Il vaut mieux laisser la parole à l'auteur dont cet extrait, je pense, résume assez bien la pensée:

“C'est la présence ouvrière en terre wallonne qui stimule le plus l'imagerie populaire. Ces Flamands ne sont perçus comme tels que dans la mesure où le processus d'assimilation n'est pas achevé, leur visibilité demeure. C'est le cas des travailleurs immigrés de la première génération, des abonnés ferroviaires et des saisonniers agricoles. Ceux qui bénéficient d'un statut social supérieur paraissent intégrés au sein d'une bourgeoisie francisée, dont ils ne se distinguent guère aux yeux de l'opinion populaire.” (p.301)


Yves Quairaiux écrit encore:

”il semble bien que pour des générations de Wallons issus des milieux populaires, le Flamand apparaît, dans l'horizon étroit de la vie quotidienne, comme seule référence visible à l'”autre”. Dans la réalité, il s'agit de l'immigré de la première génération dont les caractéristiques sociologiques inspirent l'émergence d'une image stéréotypée étendue abusivement à l'ensemble de la communauté flamande.” (p. 305)

cette communauté étant vue comme plus cléricale, moins progressiste moins avancée que la communauté wallonne.
Aujourd'hui, la prospérité est passée du côté de la Flandre mais malgré ce changement, l'image ancienne du Flamand un peu gauche reste ancrée dans les mentalités. Ces conclusions sont très prudentes. N'empêche que la prise en compte de nombreuses dimensions idéologiques (anticléricalisme et socialisme wallon) ou linguistiques (le fait que le sentiment à l'égard des Flamands s'exprime en wallon), l'extension de la recherche de l'auteur à des domaines quasiment inexplorés, modifie fortement l'idée que l'on peut se faire de la Wallonie.
Et notamment s'impose la vigueur du sentiment d'appartenance, en tout cas dans les années les plus étudiées soit entre 1880 et 1914, l'auteur n'allant pas au-delà. C'est d'autant plus curieux que ce fort sentiment d'appartenance est souvent nié aujourd'hui, même pour la période contemporaine et a fortiori pour ces périodes d'il y a cent ans ou plus.
J'ai souvent dit aux Québécois que nous avions une organisation politique en avance sur eux et en retard sur la prise de conscience politique. Mais je dirais après avoir lu attentivement ce livre (qui certes se clôt en 1914), que tout se passe comme si la forte organisation politique dont est effectivement dotée la Wallonie ne s'ajustait pas très bien aux sentiments populaires analysés par Yves Quairiaux et qui subsistent largement aujourd'hui. Comme si les Wallons sûrs de leur identité, étaient moins certains sur la façon de l'exprimer politiquement?
José Fontaine
Yves Quairiaux, L'image du Flamand en Wallonie, Labor, Bruxelles, 2006

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José Fontaine355 articles

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Né le 28/6/46 à Jemappes (Borinage, Wallonie). Docteur en philosophie pour une thèse intitulée "Le mal chez Rousseau et Kant" (Université catholique de Louvain, 1975), Professeur de philosophie et de sociologie (dans l'enseignement supérieur social à Namur et Mirwart) et directeur de la revue TOUDI (fondée en 1986), revue annuelle de 1987 à 1995 (huit numéros parus), puis mensuelle de 1997 à 2004, aujourd'hui trimestrielle (en tout 71 numéros parus). A paru aussi de 1992 à 1996 le mensuel République que j'ai également dirigé et qui a finalement fusionné avec TOUDI en 1997.

Esprit et insoumission ne font qu'un, et dès lors, j'essaye de dire avec Marie dans le "Magnificat", qui veut dire " impatience de la liberté": Mon âme magnifie le Seigneur, car il dépose les Puissants de leur trône. J'essaye...





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