Coalitions

Crise politique canadian

Stéphane Dion a raison de dire que les gouvernements de coalition -- plusieurs partis qui, avant ou après une élection, se mettent d'accord sur un programme de gouvernement -- sont fréquents dans le monde, et découlent en quelque sorte du système parlementaire.
En Europe, de l'Italie à l'Espagne en passant par la France (mais moins dans ce dernier cas), sans oublier les pays nordiques, les gouvernements «à plusieurs» sont fréquents voire habituels. Et ce, même si l'habile débauchage -- à Paris en 2007 par Nicolas Sarkozy -- de personnalités de gauche entrées dans un gouvernement de droite ne peut être assimilé à une démarche de «coalition» proprement dite. Ici, on pourrait davantage parler de ralliement... ou de reddition!
Selon les cas et selon les pays, ce donc sera un Parti social-démocrate dominant qui s'adjoint quelques gauchistes ou quelques écolos. Ou encore un Parti conservateur qui, pour atteindre l'indispensable majorité de 50 % des sièges, ira chercher des centristes ou quelques élus d'un parti régionaliste de droite.
En Allemagne, il y a même depuis 2005 un gouvernement d'entente nationale, formé au centre avec les deux grands partis habituellement adversaires mais qui -- arrivés égaux, et arithmétiquement incapables de faire les combinaisons habituelles -- ont accepté de s'unir dans une Grosse Koalition. On a aussi vu ça en Israël.
Notons aussi le cas de l'Espagne où, de 2004 à 2008, le gouvernement de José Luis Rodriguez Zapatero avait accepté, pour atteindre les 50 % magiques, de s'adjoindre les quelques députés indépendantistes du parti catalan Esquerra republicana.
Détail crucial: presque tous ces pays sont dotés de systèmes électoraux proportionnels ou mixtes.
Ailleurs dans le monde, les coalitions sont peut-être moins fréquentes qu'en Europe, mais elles sont loin d'être inconnues. Bien sûr, nous parlons ici des endroits où l'on vote librement, et non pas de la Chine, de la Russie ou de la majeure partie du monde arabe... Encore que, même dans certaines «fausses démocraties», il arrive que le parti au pouvoir s'adjoigne des comparses complaisants qui acceptent de jouer le jeu d'une coalition de façade.
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Coalitions banales, donc? Oui et non! Parce que ce qui a failli se passer au Canada en décembre -- et qui pourrait encore se produire si le mouvement lancé il y a deux semaines à Ottawa ne s'enlise pas dans les neiges de janvier --, c'est tout sauf banal... y compris à l'aune des expériences étrangères!
Pourquoi? Parce que le régime parlementaire de type britannique fait justement, dans le monde, figure d'exception en 2008. En tout cas, dans sa forme «pure», où le principe parlementaire bicaméral (avec une tête couronnée par-dessus) se double du fameux mécanisme électoral majoritaire, uninominal et à un tour.
Cette combinaison «pure et dure» (à la British) est de plus en plus rare dans le monde. Même des cousins du Canada comme l'Australie et la Nouvelle-Zélande ont abandonné le système électoral uninominal à un tour. Beaucoup des ex-colonies britanniques, lorsqu'elles sont démocratiques, marchent aujourd'hui à la proportionnelle ou au système électoral mixte.
De moins en moins utilisé, le système uninominal britannique est tout à la fois décrié... mais garant d'une stabilité parlementaire exceptionnelle qui a permis aux conservateurs et aux travaillistes, depuis plus d'un siècle, de se succéder au pouvoir à Westminster. Système mathématiquement injuste, car il permet -- dans des cas extrêmes -- à une formation ayant obtenu 35 % du vote... d'obtenir près de 60 % des sièges (cas du Parti travailliste de Tony Blair aux élections de 2005).
C'est encore et toujours le même régime électoral qui pourrait d'ailleurs, ce soir, donner au Parti libéral de Jean Charest un «raz de marée» en sièges... mais avec 42 ou 45 % des voix.
Ce système électoral écrase les tiers partis, même lorsqu'ils progressent à 15, 20... voire même à 25 % des voix (sommet historique des «Lib-Dem» en Grande-Bretagne en 1983 -- avec ce pourcentage, ils avaient alors obtenu... 3,5 % des sièges!).
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Ce système a donc des lois non écrites, mais implacables:
(1) le bipartisme est son résultat historique, sa tendance arithmétique naturelle;
(2) lorsqu'un ou deux tiers partis émergent de façon exceptionnelle (en s'appuyant sur un bastion «régional» , comme pour le Bloc québécois), ils n'arrivent pas, en général, à priver le premier parti d'une majorité de sièges;
(3) et lorsque survient ce cas de figure (Canada 2004 et 2006, Québec 2007), le réflexe naturel -- et systémique -- du régime est alors de constituer un gouvernement minoritaire homogène. Au Canada, on l'a vu avec les libéraux en 2004 et avec les conservateurs en 2006.
L'idée de coalition est donc profondément étrangère au système politique canadien, qui est le calque le plus pur qui soit du système britannique. Ce qui ne veut pas dire que cette idée, en 2008 ou 2009, soit illégitime ou illégale, ni que l'expérience ne vaille pas d'être tentée.
Mais il faut bien comprendre qu'il s'agit, dans le contexte canadien, d'un véritable assaut contre une forteresse plus que centenaire. Presque d'une révolution.
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François Brousseau est chroniqueur d'information internationale à Radio-Canada. On peut l'entendre tous les jours à l'émission Désautels à la Première Chaîne radio et lire ses carnets dans www.radio-canada.ca/nouvelles/carnets.

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François Brousseau est chroniqueur et affectateur responsable de l'information internationale à la radio de Radio-Canada.





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