Cendrillon

Marois - "Québécoise !" - autobiographie

Quand il a publié son autobiographie sous le titre À visage découvert, Lucien Bouchard voulait dissiper la fâcheuse impression que son parcours politique sinueux, qui contrastait avec la ligne franche et droite suivie par Jacques Parizeau, pouvait ressembler à de l'opportunisme. Il faut reconnaître qu'il a plutôt bien réussi.
Jean Charest a plaidé avec moins de succès qu'il avait «choisi le Québec» de son plein gré. Encore aujourd'hui, les conjectures vont bon train sur le «pont d'or» qu'il a fallu lui offrir pour qu'il accepte de succéder à Daniel Johnson.
Il aurait sans doute été un peu fort que Pauline Marois intitule son livre «Cendrillon», mais c'est l'image qui vient spontanément à l'esprit en le parcourant. Même la photo ultra-léchée sur la couverture a quelque chose de féerique. Ce n'était pas les belles robes de ses soeurs invitées au bal du roi qui lui faisaient envie mais les souliers de ses amies plus fortunées du collège Jésus-Marie de Sillery.

On peut facilement comprendre que la chef du PQ cherche à se débarrasser de cette image de grande bourgeoise ou, pis encore, de parvenue qui lui colle à la peau, mais son insistance sur la modestie de ses origines finit par devenir agaçante.
Il est vrai que l'argent n'a altéré ni sa simplicité, ni sa générosité, mais il vaut mieux qu'elle assume pleinement sa bonne fortune, comme l'a démontré le malheureux incident de la bicoque dans Charlevoix. Le fait d'avoir eu un père ouvrier et une mère maîtresse d'école n'impressionnera pas ceux qui sont indisposés par l'opulence de son train de vie.
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Au départ, Mme Marois voulait signer son livre conjointement avec son mari, Claude Blanchet. Elle a été bien inspirée de n'en rien faire, mais il est resté quelque chose du projet initial. Leur belle histoire d'amour est sans doute touchante, mais il est très rare que le conjoint d'une personnalité politique tienne une aussi grande place dans son autobiographie.
Plus encore que les «toilettes silencieuses» ou le château de l'île Bizard, le passage controversé de M. Blanchet à la Société générale de financement (SGF) a nui à l'image de la chef du PQ. Quand on a appris que le Parti libéral versait secrètement un supplément annuel de 75 000 $ au premier ministre Charest depuis dix ans, les libéraux ont aussitôt répliqué en évoquant la pension de 80 000 $ touchée par M. Blanchet, qui ne manquait déjà de rien.
Dans son livre, Mme Marois insiste longuement sur les préoccupations sociales de son mari. Dans les années 1970, tout en grimpant les échelons de Campeau Corporation, qui allait lui permettre de faire fortune dans l'immobilier, il est devenu le président-fondateur de la Télévision coopérative de l'Outaouais. Ce furent ensuite la Société de développement des coopératives, puis le Fonds de solidarité de la FTQ.
Sous prétexte qu'elle n'a jamais pris part aux discussions qui touchaient son mari, la chef du PQ est totalement muette sur l'épisode de la SGF. Toutes les bonnes oeuvres de son «banquier de gauche» ne feront cependant pas oublier que la perte de centaines de millions de dollars lui a valu une pension qui équivaut au total à une prime de 1,2 million.
On comprend très bien qu'un livre comme celui-ci ne vise pas à faire oeuvre d'histoire et que Mme Marois doit ménager l'avenir et les gens qui en feront partie. Malgré tout, il n'est pas interdit d'apprendre quelque chose au lecteur.
Sans faire de grandes révélations, on aurait pu espérer que Mme Marois jette un nouvel éclairage sur les événements dont elle a été le témoin privilégié ou auxquels elle a elle-même participé. L'observateur le moindrement attentif de la scène politique restera malheureusement sur sa faim. Mme Marois n'est surtout pas du genre à régler ses comptes dans un livre. De toute manière, Cendrillon a toujours pardonné les méchancetés.
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C'est un euphémisme de dire que le PQ et le mouvement souverainiste traversent des moments difficiles. Même si tous ne l'expriment pas avec sa véhémence, Victor-Lévy Beaulieu n'est certainement pas le seul à se sentir désorienté, sinon trahi.
Il serait absurde de penser que Pauline Marois ne souhaite pas que le Québec devienne souverain, mais elle fait le même constat que Lucien Bouchard: «Chaque fois que nous demandons au peuple québécois de faire le dernier pas pour que nous soyons enfin vraiment responsables de tout, il prend peur et recule.»
Cette réalité était devenue insupportable à M. Bouchard, qui ne se voyait pas labourer indéfiniment la mer. Avec deux jeunes enfants, il avait mieux à faire qu'à s'user dans des combats d'arrière-garde. Après la défaite de 1995, Jacques Parizeau n'était pas davantage intéressé à gouverner une simple province canadienne.
Le livre de Mme Marois ne traduit pas cette douleur, même si elle a offert un remarquable exemple de détermination. Contrairement à Lucien Bouchard ou à Victor-Lévy Beaulieu, elle est prête à vivre avec notre faiblesse collective. «Le Québec est ainsi fait», dit-elle avec philosophie. Déjà, au lendemain des élections de 1998, elle était convaincue de la nécessité de renvoyer le référendum aux calendes grecques, sans avoir la moindre envie de quitter la politique pour autant.
Son histoire est celle de la petite fille qui enviait les souliers de ses amies et qui, après avoir rencontré son prince charmant et eu de nombreux enfants, est peut-être sur le point de réaliser son ultime rêve en devenant la première femme à occuper le poste de premier ministre du Québec. Pourquoi serait-elle sombre? La photo sur la couverture de son livre l'exprime admirablement: elle est déjà une femme heureuse.
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mdavid@ledevoir.com


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